La même inconséquence étrange, la même hésitation, la même légèreté de pensée....

La mort.... A cette époque, elle commence à hanter l'âme de Tolstoï. Trois Morts (1858-9)[85] annoncent déjà la sombre analyse de la Mort d'Ivan Iliitch, la solitude du mourant, sa haine pour les vivants, ses: «Pourquoi?» désespérés. Le triptyque des trois morts—la dame riche, le vieux postillon phtisique et le bouleau abattu—a de la grandeur; les portraits sont bien tracés, les images assez frappantes, bien que l'œuvre, trop vantée, soit d'une trame un peu lâche, et que la mort du bouleau manque de la poésie précise qui fait le prix des beaux paysages de Tolstoï. Dans l'ensemble, on ne sait encore ce qui l'emporte de l'art pour l'art ou de l'intention morale.

Tolstoï l'ignorait lui-même. Le 4 février 1859, pour son discours de réception à la Société Moscovite des Amateurs des Lettres russes, il faisait l'apologie de l'art pour l'art[86]; et c'était le président de la Société, Khomiakov, qui, après avoir salué en lui «le représentant de la littérature proprement artistique», prenait contre lui la défense de l'art social et moral[87].

Un an plus tard, la mort de son frère chéri, Nicolas, emporté par la phtisie[88], à Hyères, le 19 septembre 1860, bouleversait Tolstoï, au point «d'ébranler sa foi dans le bien, en tout», et lui faisait renier l'art:

La vérité est horrible.... Sans doute, tant qu'existe le désir de la savoir et de la dire, on tâche de la savoir et de la dire. C'est la seule chose qui me soit restée de ma conception morale. C'est la seule chose que je ferai, mais pas sous la forme de votre art. L'art, c'est le mensonge, et je ne peux plus aimer le beau mensonge[89].

Mais, moins de six mois après, il revenait au «beau mensonge», avec Polikouchka[90], qui est peut-être son œuvre la plus dénuée d'intentions morales, à part la malédiction latente qui pèse sur l'argent et sur son pouvoir néfaste; œuvre purement écrite pour l'art; un chef-d'œuvre d'ailleurs, auquel on ne peut reprocher que sa richesse excessive d'observation, une abondance de matériaux qui auraient pu suffire à un grand roman, et le contraste trop dur, un peu cruel, entre l'atroce dénouement et le début humoristique[91].

De cette époque de transition, où le génie de Tolstoï tâtonne, doute de lui-même et semble s'énerver, «sans forte passion, sans volonté directrice», comme le Nekhludov du Journal d'un Marqueur, sort l'œuvre la plus pure qui soit jamais née de lui, le Bonheur Conjugal (1859)[92]. C'est le miracle de l'amour.

Depuis de longues années, il était ami de la famille Bers. Il avait été amoureux tour à tour de la mère et des trois filles[93]. Ce fut définitivement de la seconde qu'il s'éprit. Mais il n'osait l'avouer. Sophie-Andréievna Bers était encore une enfant: elle avait dix-sept ans; lui, avait plus de trente ans: il se regardait comme un vieux homme, qui n'avait pas le droit d'associer sa vie usée, souillée, à celle d'une innocente jeune fille. Il résista, trois ans[94]. Plus tard, il a conté dans Anna Karénine comment il fit sa déclaration à Sophie Bers et comment elle y répondit,—en dessinant tous deux, avec de la craie sur une table, les initiales des mots qu'ils n'osaient dire. Comme Levine dans Anna Karénine, il eut la cruelle loyauté de remettre son Journal intime à sa fiancée, afin qu'elle n'ignorât rien de ses hontes passées; et, comme Kitty dans Anna, Sophie en ressentit une amère souffrance. Le 23 septembre 1862 se fit leur mariage.

Mais depuis trois ans déjà, ce mariage était fait dans la pensée du poète, écrivant Bonheur Conjugal[95]. Depuis trois ans, il avait déjà vécu par avance les ineffables jours de l'amour qui s'ignore, et les jours enivrés de l'amour qui se découvre, et, l'heure où les divines paroles attendues se murmurent, les larmes «d'un bonheur qui s'envole pour toujours et ne reviendra jamais»; et la réalité triomphante des premiers temps du mariage, l'égoïsme amoureux, «la joie incessante et sans cause»; puis, la fatigue qui vient, le mécontentement vague, l'ennui de la vie monotone, les deux âmes unies qui doucement se disjoignent et s'éloignent l'une de l'autre, la griserie dangereuse du monde pour la jeune femme,—coquetteries, jalousie, malentendus mortels,—l'amour voilé, perdu; enfin le tendre et triste automne du cœur, la figure de l'amour qui reparaît, pâlie, vieillie, plus touchante par ses larmes, ses rides, le souvenir des épreuves, le regret du mal que l'on se fit et des années perdues,—sérénité du soir, passage auguste de l'amour à l'amitié et du roman de la passion à la maternité.... Tout ce qui devait venir, tout, Tolstoï l'avait rêvé, goûté par avance. Et afin de le mieux vivre, il l'avait vécu en elle, en la bien-aimée. Pour la première fois,—l'unique fois peut-être dans l'œuvre de Tolstoï,—le roman se passe dans le cœur d'une femme et est raconté par elle. Avec quelle délicatesse! Beauté de l'âme qui s'enveloppe d'un voile de pudeur.... L'analyse de Tolstoï a renoncé, pour cette fois, à sa lumière un peu crue; elle ne s'acharne pas, avec fièvre, à mettre à nu la vérité. Les secrets de la vie intérieure se laissent deviner, plutôt qu'ils ne sont livrés. Le cœur et l'art de Tolstoï sont attendris. Équilibre harmonieux de la forme et de la pensée: Bonheur conjugal a la perfection d'une œuvre racinienne.