Il ne semble pas que ce vœu ait été exaucé. La comtesse Tolstoï admirait et aimait la pureté de cœur, l'héroïsme candide, la bonté de la grande âme «qui ne faisait qu'une» avec elle; elle apercevait qu'«il marchait devant la foule et montrait le chemin que doivent suivre les hommes[296]»; quand le Saint-Synode l'excommuniait, elle prenait bravement sa défense et réclamait sa part du danger qui le menaçait. Mais elle ne pouvait faire qu'elle crût ce qu'elle ne croyait pas; et Tolstoï était trop sincère pour l'obliger à feindre,—lui qui haïssait la feintise de la foi et de l'amour, plus que la négation de la foi et de l'amour[297]. Comment donc eût-il pu l'obliger, ne croyant pas, à modifier sa vie, à sacrifier sa fortune et celle de ses enfants?

Avec ses enfants, le désaccord était plus grand encore. M. A. Leroy-Beaulieu, qui vit Tolstoï dans sa famille, à Iasnaïa Poliana, dit qu'«à table, lorsque le père parlait, les fils dissimulaient mal leur ennui et leur incrédulité[298]». Sa foi n'avait effleuré que ses trois filles, dont l'une, sa préférée Marie, était morte[299]. Il était moralement isolé parmi les siens. «Il n'avait guère que sa dernière fille et son médecin[300]» pour le comprendre.

Il souffrait de cet éloignement de pensée, il souffrait des relations mondaines qu'on lui imposait, de ces hôtes fatigants, venus du monde entier, de ces visites d'Américains et de snobs, qui l'excédaient; il souffrait du «luxe» où sa vie de famille le contraignait à vivre. Modeste luxe, si l'on en croit les récits de ceux qui l'ont vu dans sa simple maison, d'un ameublement presque austère, dans sa petite chambre, avec un lit de fer, de pauvres chaises et des murailles nues! Mais ce confort lui pesait: c'était un remords perpétuel. Dans le second des récits publiés par le Mercure de France, il oppose amèrement au spectacle de la misère environnante celui du luxe de sa propre maison.

Mon activité, écrivait-il déjà en 1903, quelque utile qu'elle puisse paraître à certains hommes, perd la plus grande partie de son importance, parce que ma vie n'est pas entièrement d'accord avec ce que je professe[301].

Que n'a-t-il donc réalisé cet accord! S'il ne pouvait obliger les siens à se séparer du monde, que ne s'est-il séparé d'eux et de leur vie,—évitant ainsi les sarcasmes et le reproche d'hypocrisie, que lui ont jetés ses ennemis, trop heureux de son exemple et s'en autorisant pour nier sa doctrine!

Il y avait pensé. Depuis longtemps, sa résolution était prise. On a retrouvé et publié[302] une admirable lettre que, le 8 juin 1897, il écrivait à sa femme. Il faut la reproduire presque en entier. Rien ne livre mieux le secret de cette âme aimante et douloureuse:

Depuis longtemps, chère Sophie, je souffre du désaccord de ma vie avec mes croyances. Je ne puis vous forcer à changer ni votre vie ni vos habitudes. Je n'ai pas pu davantage vous quitter jusqu'à présent, car je pensais que, par mon éloignement, je priverais les enfants, encore très jeunes, de cette petite influence que je pourrais avoir sur eux, et que je vous ferais à tous beaucoup de peine. Mais je ne puis continuer à vivre comme j'ai vécu pendant ces seize dernières années[303], tantôt luttant contre vous et vous irritant, tantôt succombant moi-même aux influences et aux séductions auxquelles je suis habitué et qui m'entourent. J'ai résolu de faire maintenant ce que je voulais faire depuis longtemps: m'en aller.... De même que les Hindous, arrivés à la soixantaine, s'en vont dans la forêt, de même que chaque homme vieux et religieux désire consacrer les dernières années de sa vie à Dieu et non aux plaisanteries, aux calembours, aux potins, au lawn-tennis, de même moi, parvenu à ma soixante-dixième année, je désire de toutes les forces de mon âme le calme, la solitude, et, sinon un accord complet, du moins pas ce désaccord criant entre toute ma vie et ma conscience. Si je m'en étais allé ouvertement, c'eût été des supplications, des discussions, j'eusse faibli, et peut-être n'aurais-je pas mis à exécution ma décision, tandis quelle doit être exécutée. Je vous prie donc de me pardonner, si mon acte vous attriste. Et principalement toi, Sophie, laisse-moi partir, ne me cherche pas, ne m'en veuille point et ne me blâme pas. Le fait que je t'ai quittée ne prouve pas que j'aie des griefs contre toi.... Je sais que tu ne pouvais pas, tu ne pouvais pas voir et penser comme moi; c'est pourquoi tu n'as pas pu changer ta vie et faire un sacrifice à ce que tu ne reconnais pas. Aussi, je ne te blâme point; au contraire, je me souviens avec amour et reconnaissance des trente-cinq longues années de notre vie commune, et surtout de la première moitié de ce temps, quand, avec le courage et le dévouement de ta nature maternelle, tu supportais vaillamment ce que tu regardais comme ta mission. Tu as donné à moi et au monde ce que tu pouvais donner. Tu as donné beaucoup d'amour maternel et fait de grands sacrifices.... Mais, dans la dernière période de notre vie, dans les quinze dernières années, nos routes se sont séparées. Je ne puis croire que ce soit moi le coupable; je sais que si j'ai changé, ce n'est ni pour mon plaisir, ni pour le monde, mais parce que je ne pouvais faire autrement. Je ne peux pas t'accuser de ne m'avoir point suivi, et je te remercie, et je me rappellerai toujours avec amour ce que tu m'as donné.—Adieu, ma chère Sophie. Je t'aime.

«Le fait que je t'ai quittée....» Il ne la quitta point.—Pauvre lettre! Il lui semble qu'il lui suffit de l'écrire, pour que sa résolution soit accomplie.... Après l'avoir écrite, il avait épuisé déjà toute sa force de résolution.—«Si je m'en étais allé ouvertement; c'eût été des supplications, j'eusse faibli....» Il ne fut pas besoin de «supplications», de «discussions», il lui suffit de voir, un moment après, ceux qu'il voulait quitter: il sentit qu'il ne pouvait pas, il ne pouvait pas les quitter; la lettre qu'il avait dans sa poche, il l'enfouit dans un meuble, avec cette suscription:

Transmettre ceci, après ma mort, à ma femme Sophie Andréievna.

Et à cela se borna son projet d'évasion.