La lumière luit dans les ténèbres, drame en cinq actes, présente bien des faiblesses artistiques. Mais, lorsqu'on connaît la tragédie cachée de la vieillesse de Tolstoy, qu'elle est émouvante cette œuvre qui, sous d'autres noms, met en scène Tolstoy et les siens! Nicolas Ivanovitch Sarintzeff est parvenu à la même foi que l'auteur de Que devons-nous faire? et il essaie de la mettre en pratique. Cela ne lui est point permis. Les larmes de sa femme (sincères ou simulées?) l'empêchent de quitter les siens. Il reste dans sa maison, où il vit pauvrement et fait de la menuiserie. Sa femme et ses enfants continuent de mener grand train et de donner des fêtes. Bien qu'il n'y prenne point part, on l'accuse d'hypocrisie. Cependant, par son influence morale, par le simple rayonnement de sa personnalité, il fait autour de lui des prosélytes—et des malheureux. Un pope, convaincu par ses doctrines, abandonne l'église. Un jeune homme de bonne famille refuse le service militaire et se fait envoyer au bataillon de discipline. Et le pauvre Sarintzeff-Tolstoy est déchiré par le doute. Est-il dans l'erreur? N'entraîne-t-il pas les autres inutilement dans la souffrance et dans la mort? A la fin, il ne voit plus d'autre solution à ses angoisses que de se laisser tuer par la mère du jeune homme, qu'il a sans le vouloir conduit à sa perte.
On trouvera encore, dans un bref récit, des derniers temps de la vie de Tolstoy: Il n'y a pas de coupable (septembre 1910), la même confession douloureuse d'un homme qui souffre horriblement de sa situation et qui ne peut en sortir. Aux riches désœuvrés s'opposent les pauvres accablés; et ni les uns ni les autres ne sentent l'ineptie monstrueuse d'un tel état social.
Deux œuvres de théâtre ont une réelle valeur: l'une est une petite pièce paysanne, qui combat les méfaits de l'alcool: Toutes les qualités viennent d'elle (Probablement de 1910). Les personnages sont très individuels; leurs traits typiques, leurs ridicules de langage sont saisis de façon amusante. Le paysan qui, à la fin, pardonne à son voleur est à la fois noble et comique, par son inconsciente grandeur morale et son naïf amour-propre.—La seconde pièce, d'une tout autre importance, est un drame en douze tableaux: le Cadavre vivant. Elle montre les gens faibles et bons écrasés par la stupide machine sociale. Le héros, Fedia, est un homme qui s'est perdu par sa bonté même et par le profond sentiment moral qu'il cache sous une vie débauchée: car il souffre, d'une façon intolérable, de la bassesse du monde et de sa propre indignité; mais il n'a pas la force de réagir. Il a une femme qu'il aime, qui est bonne, tranquille, raisonnable, mais «sans le petit raisin qu'on met dans le cidre pour le faire mousser», «sans le pétillement dans la vie», qui procure l'oubli. Et il lui faut l'oubli.
«Nous tous dans notre milieu, dit-il, nous avons trois voies devant nous, trois seulement. Être fonctionnaire, gagner de l'argent et ajouter à la vilenie au milieu de laquelle on vit, cela me dégoûtait; peut-être n'en étais-je pas capable... La seconde voie, c'est celle où l'on combat cette vilenie: pour cela, il faut être un héros, je n'en suis pas un. Reste la troisième: s'oublier, boire, faire la noce, chanter: c'est celle que j'ai choisie, et vous voyez où cela m'a mené[333]...»
Et, dans un autre passage:
«Comment j'en suis arrivé à ma perte? D'abord, le vin. Ce n'est pas que j'aie plaisir à boire. Mais j'ai toujours le sentiment que tout ce qui se fait autour de moi n'est pas ce qu'il faut; et j'ai honte.... Et quant à être maréchal de la noblesse, ou directeur de banque, c'est si honteux, si honteux!... Après avoir bu, on n'a plus honte.... Et puis, la musique, pas l'opéra ou Beethoven, mais les tsiganes, cela vous verse dans l'âme tant de vie, tant d'énergie.... Et puis les beaux yeux noirs, le sourire.... Mais plus cela enchante, plus on a honte, ensuite[334]....»
Il a quitté sa femme, parce qu'il sent qu'il lui fait du mal et qu'elle ne lui fait pas de bien. Il la laisse à un ami dont elle est aimée, qu'elle aimait sans se l'avouer, et qui lui ressemble. Il disparaît dans les bas-fonds de la bohême; et tout est bien ainsi: les deux autres sont heureux, et lui,—autant qu'ils peuvent l'être. Mais la société ne permet point qu'on se passe de son consentement; elle accule stupidement Fedia au suicide, s'il ne veut pas que ses deux amis soient condamnés pour bigamie.—Cette œuvre étrange, si profondément russe, et qui reflète le découragement des meilleurs après les grandes espérances de la Révolution, brisées, est simple, sobre, sans aucune déclamation. Les caractères sont tous vrais et vivants, même les personnages de second plan: (la jeune sœur intransigeante et passionnée dans sa conception morale de l'amour et du mariage; la bonne figure compassée du brave Karenine, et sa vieille maman, pétrie de nobles préjugés, conservatrice, autoritaire en paroles, accommodante en actes); jusqu'aux silhouettes fugitives des tsiganes et des avocats.
*
* *
J'ai laissé de côté quelques œuvres, où l'intention dogmatique et morale prime la libre vie de l'œuvre—bien qu'elle ne fasse jamais tort à la lucidité psychologique de Tolstoy:
Le faux coupon: un long récit, presque un roman, qui veut montrer l'enchaînement, dans le monde, de tous les actes individuels, bons ou mauvais. Un faux, commis par deux collégiens, déclenche toute une suite de crimes, de plus en plus horribles,—jusqu'à ce que l'acte de résignation sainte d'une pauvre femme qu'assassine une brute agisse sur l'assassin et, par lui, de proche en proche, remonte jusqu'aux premiers auteurs de tout le mal, qui se trouvent ainsi rachetés par leurs victimes. Le sujet est superbe, et touche à l'épopée; l'œuvre aurait pu atteindre à la grandeur fatale des tragédies antiques. Mais le récit est trop long, trop morcelé, sans ampleur; et bien que chaque personnage soit justement caractérisé, ils restent tous indifférents.