Dans les lettres qu'il adresse à ces deux Chinois d'élite, et particulièrement dans celle, très longue, à Ku-Hung-Ming, qui a la valeur d'un manifeste (octobre 1906), Tolstoy exprime l'attachement et l'admiration qu'il éprouve pour le peuple chinois. Ces sentiments ont été renforcés par les épreuves que la Chine a subies, avec une noble mansuétude, en ces dernières années où les nations d'Europe ont fait assaut contre elle d'ignobles brutalités. Il l'engage à persévérer dans cette sereine patience et prophétise qu'elle lui devra la victoire finale. L'exemple de Port-Arthur, dont l'abandon par la Chine à la Russie a coûté si cher à la Russie (guerre russo-japonaise), assure qu'il en sera de même pour l'Allemagne à Kiautschau et pour l'Angleterre à Wei-ha-Wei. Les voleurs finissent toujours par se voler entre eux.—Mais Tolstoy est inquiet d'apprendre que, depuis peu, l'esprit de violence et de guerre s'éveille chez les Chinois; il les conjure d'y résister. S'ils se laissaient gagner par la contagion, ce serait un désastre, non seulement dans le sens où l'entendait «un des plus grossiers et ignares représentants de l'Occident, le Kaiser d'Allemagne», qui redoutait pour l'Europe le péril jaune,—mais dans l'intérêt supérieur de l'humanité. Car, avec la vieille Chine disparaîtrait le point d'appui de la vraie sagesse populaire et pratique, paisible et laborieuse, qui, de l'Empire du Milieu, doit s'étendre progressivement à tous les peuples. Tolstoy croit le moment venu d'une transformation capitale dans la vie de l'humanité; il a la conviction que la Chine est appelée à y jouer le premier rôle, à la tête des peuples d'Orient. La tâche de l'Asie est de montrer au reste du monde le vrai chemin à la vraie liberté; et ce chemin, dit Tolstoy, n'est autre que le Tao. Surtout que la Chine se garde de vouloir se réformer sur le plan et l'exemple de l'Occident,—c'est-à-dire en remplaçant son despotisme par un régime constitutionnel, une armée nationale et la grande industrie! Qu'elle considère le tableau lamentable de ces peuples d'Europe, avec l'enfer de leur prolétariat, avec leurs luttes de classes, leur course aux armements et leurs guerres sans fin, leur politique de rapine coloniale,—la banqueroute sanglante de toute une civilisation! L'Europe est un exemple,—oui!—de ce qu'il ne faut pas faire. Et comme la Chine ne peut, d'autre part, rester dans l'état présent, où elle se voit livrée à toutes les agressions, une seule voie lui est ouverte: celle de la Non-Résistance absolue vis-à-vis de son gouvernement et de tous les gouvernements. Qu'elle poursuive, impassible, sa culture de la terre, en se soumettant à la seule loi de Dieu! L'Europe se trouvera désarmée devant la passivité héroïque et sereine de 400 millions d'hommes. Toute la sagesse humaine et le secret du bonheur sont dans la vie de travail paisible sur son champ, en se guidant d'après les principes des trois religions de Chine: le Confucianisme, qui libère de la force brutale; le Taoïsme, qui prescrit de ne pas faire aux autres ce qu'on ne veut pas que les autres vous fassent; et le Bouddhisme, qui est tout abnégation et amour.

Des conseils de Tolstoy, nous voyons ce que la Chine d'aujourd'hui paraît faire; et il ne semble pas que son docte correspondant, Ku-Hung-Ming, en ait beaucoup profité: car son traditionalisme, distingué mais borné, offre pour toute panacée à la fièvre du monde moderne en travail une Grande Charte de Fidélité à l'ordre établi par le passé[340].—Mais il ne faut point juger de l'immense Océan par ses vagues de surface. Et qui peut dire si le peuple de Chine n'est pas beaucoup plus près des pensées de Tolstoy, qui s'accordent avec la millénaire tradition de ses sages, que ne le feraient supposer ces guerres de partis et ces révolutions, qui passent et qui meurent sur son éternité?

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Tout au contraire des Chinois, les Japonais, avec leur vitalité fébrile, leur curiosité affamée de toute pensée nouvelle dans l'univers, furent les premiers d'Asie avec qui Tolstoy entra en relations (dès 1890, ou peu après). Il se méfiait d'eux, de leur fanatisme national et guerrier, surtout de leur prodigieuse souplesse à s'adapter à la civilisation d'Europe et à en épouser sur-le-champ tous les abus. On ne peut dire que sa méfiance ait été entièrement injustifiée: car la correspondance assez abondante qu'il entretint avec eux lui apporta plus d'un mécompte. Tel qui se disait son disciple, tout en ayant la prétention de concilier son enseignement avec le patriotisme, le désavoua publiquement, comme le jeune Jokai, rédacteur en chef du journal Didaitschoo-lu, en 1904, au moment de la guerre du Japon avec la Russie. Encore plus décevant fut le jeune H. S. Tamura qui, d'abord bouleversé jusqu'aux larmes par la lecture d'un article de Tolstoy sur la guerre russo-japonaise[341], tremblant de tout son corps, et criant, transporté, que «Tolstoy est l'unique prophète de notre temps», se laisse quelques semaines après rouler par la vague de délire patriotique, après la destruction de la flotte russe par les Japonais, à Tsusima, et finit par publier contre Tolstoy un mauvais livre qui l'attaque...

Plus solides et sincères—mais si loin de la vraie pensée de Tolstoy—ces social-démocrates japonais, protestataires héroïques contre la guerre[342], qui écrivent à Tolstoy, en septembre 1904, et à qui Tolstoy, en les remerciant, exprime sa condamnation absolue, à la fois de la guerre et du socialisme[343].

Mais l'esprit de Tolstoy pénétrait, malgré tout, le Japon et le labourait jusqu'au fond. Lorsqu'en 1908, pour son quatre-vingtième anniversaire, ses amis russes s'adressèrent à tous les amis du monde, afin de publier un livre de témoignages, Naoshi Kato envoya un intéressant Essai, qui montre l'influence considérable de Tolstoy au Japon. La plupart de ses livres religieux y avaient été traduits; vers 1902-1903, ils produisirent, dit Kato, une révolution morale, non seulement chez les chrétiens japonais, mais chez les bouddhistes; et de cette commotion, un renouvellement du bouddhisme est sorti. Jusqu'alors, la religion était un ordre établi et une loi du dehors. Elle prit (ou reprit) un caractère intérieur. «Conscience religieuse» devint, depuis, le mot à la mode. Et certes, ce réveil du moi n'était pas sans dangers. Il pouvait mener,—il mena, en nombre de cas,—vers de tout autres fins que l'esprit de sacrifice et d'amour fraternel—à la jouissance égoïste, à l'indifférentisme, au désespoir, et même au suicide: il y eut des catastrophes chez ce peuple vibrant qui, dans ses crises de passion, porte toutes les doctrines aux ultimes conséquences. Mais il se forma ainsi, particulièrement près de Kioto, de petits groupes tolstoyens qui travaillaient leur champ et professaient le pur Évangile de l'amour[344]. D'une façon générale, on peut dire que la vie spirituelle au Japon a subi, en partie, l'empreinte de la personnalité de Tolstoy. Encore aujourd'hui, subsiste au Japon une Société Tolstoy, qui publie une revue mensuelle de soixante-dix pages, intéressante et nourrie[345].

Le plus aimable exemple de ces disciples japonais est le jeune Kenjiro Tokutomi, qui contribua aussi au livre du jubilé de 1908. Il avait écrit, de Tokio, une lettre enthousiaste à Tolstoy, dans les premiers mois de 1906, et Tolstoy y avait aussitôt répondu. Mais Tokutomi n'avait pas eu la patience d'attendre la réponse: il s'était embarqué sur le premier bateau, pour aller le voir. Il ne savait pas un mot de russe et très peu d'anglais. Il arriva à Iasnaïa en juillet, y demeura cinq jours, reçu avec une bonté paternelle, et repartit directement pour le Japon, couvant, tout le reste de sa vie, les grands souvenirs de cette semaine et le lumineux «sourire» du vieillard. Il l'évoque dans ses charmantes pages de 1908, où parle son cœur simple et pur:

«Je vois son sourire, à travers le brouillard des 730 jours passés depuis que je l'ai vu, et par-dessus les 10 000 kilomètres qui nous séparent.

Maintenant je vis dans une petite campagne, dans une chétive maison, avec ma femme et mon chien. Je plante des légumes, j'arrache la mauvaise herbe, qui repousse sans cesse. Toute mon énergie et toutes mes journées se dépensent à arracher, arracher, arracher... Peut-être cela tient-il à ma nature d'esprit, peut-être à ce temps imparfait. Mais je suis, pleinement heureux... Seulement, c'est bien triste, quand on ne sait qu'écrire, dans une occasion pareille!...»

Le petit Japonais a su, par ces simples lignes d'une humble vie heureuse, de sagesse et de labeur, réaliser beaucoup mieux l'idéal de Tolstoy et parler à son cœur que tous les doctes collaborateurs au livre du Jubilé[346].