Voilà la cause que Roustam a perdu toute sa famille.
Depuis ce temps-là, pour les affaires d'intérêt, mon père voulait s'éloigner de Gandja, et emmener avec lui mes deux frères Avack et Seïran et moi, mais j'étais trop attaché à ma mère pour m'éloigner d'elle.
Quelques jours après, il acheta une voiture pour son voyage. Le même jour, nous étions à dîner, il nous a questionnés si nous sommes contents de faire ce voyage. Mes frères disaient que oui, moi je lui dis que non. Il m'a beaucoup questionné pourquoi je ne veux pas le suivre. Je lui dis: «Quand j'étais petit, maman m'a bien soigné; elle m'a rendu toujours bien heureux. Comme je commence, à présent, à être grand, je désire de me tourner auprès d'elle[23], pour la consoler et la rendre heureuse, si je peux.»
Il a été fort mécontent que je voulais le quitter. Enfin, il n'a pas pu rien gagner sur moi, pour m'emmener avec lui. Il fut obligé de partir avec mes deux frères, et il me laissa tout seul dans la ville de Gandja, sans parents et sans fortune.
La ville de Gandja est une très bonne ville, et bien riche. C'est là où l'on fait le plus grand commerce de soie et de cachemire de Perse.
Trois mois après, Ibrahim-Khan a déclaré la guerre contre Malek-Majeloun où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là, sans aucun danger.
Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays, et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux sœurs, Marianne et Begzada.
Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs. Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin, tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin, je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?—Ce que je voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je n'ai rien mangé!»
Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris dans ses bras, m'a embrassé de bon cœur en me disant: «Je suis votre oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].»
Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la maison où étaient mes compagnons de voyage.