Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit: «Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.» Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma sœur à la porte pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en versant des larmes comme un torrent.
Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison, en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.»
Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon fils, je ferai votre bonheur!»
Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans ma pensée.
J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33].
Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri, mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait: «Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là, venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi. Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits. Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon désir.
* * * * *
Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.»
Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés, bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'œil, je me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!» Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés.
Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares qui nous ont arrêtés, pour nous prendre.