J'avais entendu dire autrefois par un vieux chirurgien militaire qu'une incision faite à l'épine dorsale cause instantanément la mort. Je résolus d'en faire l'expérience. Je repris mon couteau, et en frappai le plus grand des ours près de l'épaule, à la nuque: convenez que le coup était hardi, et j'avais des raisons d'être inquiet. Si la bête survivait à la blessure, c'en était fait de moi, j'étais réduit en pièces. Heureusement ma tentative réussit, l'ours tomba mort à mes pieds, sans plus faire un mouvement. Je pris donc le parti d'expédier de cette façon tous les autres, et cela ne fut pas difficile: car, bien qu'ils vissent de droite et de gauche tomber leurs frères, ils ne se méfiaient de rien, ne songeant ni à la cause ni au résultat de la chute successive de ces infortunés: ce fut là ce qui me sauva. Quand je les vis tous étendus morts autour de moi, je me sentis aussi fier que Samson après la défaite des Philistins.
Bref, je retournai au navire, je demandai les trois quarts de l'équipage pour m'aider à retirer les peaux et à apporter les jambons à bord. Nous jetâmes le surplus à l'eau, bien que, convenablement salé, cela eût fait un aliment fort supportable.
Dès que nous fûmes de retour, j'envoyai, au nom du capitaine, quelques jambons aux lords de l'Amirauté, aux lords de l'Échiquier, au lord-maire et aux aldermen de Londres, aux clubs de commerce, et distribuai le surplus entre mes amis. Je reçus de tous côtés les remercîments les plus chaleureux; la Cité me rendit mon amabilité en m'invitant au dîner annuel qui se célèbre lors de la nomination du lord-maire.
J'envoyai les peaux d'ours à l'impératrice de Russie pour servir de pelisses d'hiver à Sa Majesté et à sa cour. Elle m'en remercia par une lettre autographe que m'apporta un ambassadeur extraordinaire, et où elle me priait de venir partager sa couronne avec elle. Mais comme je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour la souveraineté, je repoussai, dans les termes les plus choisis, l'offre de Sa Majesté. L'ambassadeur qui m'avait apporté la lettre avait l'ordre d'attendre ma réponse pour la rapporter à sa souveraine. Une seconde lettre, que quelque temps après je reçus de l'impératrice, me convainquit de l'élévation de son esprit et de la violence de sa passion. Sa dernière maladie, qui la surprit au moment où—pauvre et tendre femme—elle s'entretenait avec le comte Dolgorouki, ne doit être attribuée qu'à ma cruauté envers elle. Je ne sais pas quel effet je produisis aux dames, mais je dois dire que l'impératrice de Russie n'est pas la seule de son sexe qui du haut de son trône m'ait offert sa main.
Quand je les vis tous étendus morts autour de moi.
On a répandu le bruit que le capitaine Phipps n'était pas allé aussi loin vers le Nord qu'il l'aurait pu: il est de mon devoir de le défendre sur ce point. Notre bâtiment était en bon chemin d'atteindre le pôle, lorsque je le chargeai d'une telle quantité de peaux d'ours et de jambons que c'eût été folie d'essayer d'aller plus loin; nous n'eussions pas pu naviguer contre le plus léger vent contraire, et moins encore contre les glaçons qui encombrent la mer à cette latitude.
Le capitaine a depuis déclaré bien souvent combien il regrettait de ne pas avoir pris part à cette glorieuse journée, qu'il avait emphatiquement surnommée la journée des peaux d'ours. Il jalouse ma gloire, et cherche par tous les moyens à la déprécier. Nous nous sommes souvent querellés à ce sujet, et aujourd'hui encore nous ne sommes pas dans de très-bons termes. Il prétend, par exemple, qu'il n'y a pas grand mérite à avoir trompé les ours en m'affublant de la peau d'un des leurs; et que lui serait allé sans masque au milieu d'eux, et ne s'en serait pas moins fait passer pour un ours.