Après un voyage de seize jours, nous atteignîmes le rivage opposé à celui où nous avions abordé. Nous trouvâmes dans cette partie de l'île des plaines entières de ce fromage bleu à force de vieillesse, dont les amateurs font si grand cas. Mais, au lieu d'y rencontrer des vers, on y voyait croître de magnifiques arbres fruitiers tels que cerisiers, abricotiers, pêchers, et vingt autres espèces que nous ne connaissons point. Ces arbres, qui sont extraordinairement grands et gros, abritaient une immense quantité de nids d'oiseaux.

Nous remarquâmes entre autres un nid d'alcyons, dont la circonférence était cinq fois grande comme la coupole de Saint-Paul à Londres; il était artistement construit d'arbres gigantesques, et il contenait ...—attendez, que je me rappelle bien le chiffre!—il contenait cinq cents œufs dont le plus petit était au moins aussi gros qu'un muid. Nous ne pûmes pas voir les jeunes qui étaient dedans, mais nous les entendîmes siffler. Ayant ouvert à grand'peine un de ces œufs, nous en vîmes sortir un petit oiseau sans plumes, gros environ comme vingt de nos vautours. A peine avions-nous fait éclore le jeune oiseau que le vieux alcyon se jeta sur nous, saisit notre capitaine dans une de ses serres, l'enleva à la hauteur d une bonne lieue, le frappa violemment avec ses ailes et le laissa tomber dans la mer.


...L'enleva à la hauteur d'une bonne lieue.


Les Hollandais nagent comme des rats d'eau; aussi le capitaine nous eut-il bientôt rejoints, et nous regagnâmes tous ensemble notre navire. Mais nous ne retournâmes pas par le même chemin, ce qui nous permit de faire de nouvelles observations. Dans le gibier que nous tuâmes, il y avait deux buffles d'une espèce particulière qui ne possédait qu'une seule corne, placée entre les deux yeux. Nous regrettâmes plus tard de les avoir tués, car nous apprîmes que les habitants les apprivoisaient et s'en servaient en guise de cheval de trait ou de selle. On nous assura que la chair en était exquise, mais absolument inutile à un peuple qui ne vit que de lait et de fromage.

Deux jours avant d'atteindre notre navire, nous vîmes trois individus pendus par les jambes à de grands arbres. Je demandai quel crime leur avait valu cette terrible punition, et j'appris qu'ils étaient allés à l'étranger, et qu'à leur retour ils avaient raconté à leurs amis une foule de mensonges, leur décrivant des lieux qu'ils n'avaient pas vus, et des aventures qui ne leur étaient pas arrivées. Je trouvai cette punition bien méritée, car le premier devoir d'un voyageur, c'est de ne s'écarter jamais de la vérité.

Revenus à bord, nous levâmes l'ancre et nous quittâmes ce singulier pays. Tous les arbres du rivage, dont quelques-uns énormes et très-élevés, s'inclinèrent deux fois en nous saluant en mesure. Après quoi ils reprirent leur première position.