«Vous pourriez être un peu fatigué. On l'est souvent sans le savoir, après une course à travers la circulation. Ne descendez que lorsque vous vous sentirez tout à fait dispos. Nous serons tous dans le jardin.»

Ma chambre manquait plutôt d'air et sentait le savon parfumé. Je commençai par hausser le châssis de la fenêtre à guillotine, lequel s'ouvrit si près du plancher et manœuvra si gauchement que je fus à deux doigts de piquer une tête au-dehors, où j'eusse, au-dessous, certainement causé la perte d'un cytise déjà quelque peu penché. Au moment où je m'apprêtais à me laver de la poussière du voyage, je commençai de ressentir une certaine fatigue. Mais, me dis-je, je n'étais pas venu ici, par ce temps et au milieu de ces nouveautés, pour me voir déprimé; aussi me mis-je à siffler.

Et ce fut à ce moment précis que j'eus conscience d'une petite ombre grise, comme d'un flocon de neige sur un fond de lumière, flottant à une distance immense dans l'arrière-plan de mon cerveau. Cela m'ennuya, et je secouai la tête pour m'en débarrasser. Sur quoi, mon cerveau télégraphia que c'était l'avant-coureur d'une tristesse approchant à grands pas, et à laquelle j'avais encore le temps d'échapper, si je forçais mes pensées à s'en éloigner, comme, en sautant pour sauver sa vie, l'on contraint son corps à se porter en avant afin d'échapper à la chute d'un mur. Mais la tristesse m'assaillit avant que je pusse saisir le sens du message. Je me dirigeai vers le lit, tous les nerfs déjà malades à l'idée du tourment qu'il allait falloir affronter, et m'assis, tandis que mon âme, ébahie autant que courroucée, tombait de gouffre en gouffre jusqu'en cette horreur de ténèbres profondes dont il est question dans la Bible, et dont il faut, comme disent les batteleurs de Mr. M'Leod, faire, pour le croire, l'expérience de visu.

Désespoir sur désespoir, souffrance sur souffrance, peur succédant à peur, chacun causant son mal distinct et séparé, s'entassèrent sur moi durant un temps dont j'ai oublié la durée, jusqu'au moment où ils finirent par se brouiller en tas et où j'entendis dans mon cerveau un déclic semblable à celui de l'oreille, lorsqu'on descend sous une cloche à plongeur; sur quoi je connus que les pressions intérieure et extérieure s'étaient égalisées, et que, pour le moment, le plus fort touchait à sa fin. Mais je savais aussi qu'à tout instant les ténèbres pouvaient redescendre de nouveau; et, tandis que je m'appesantissais sur cette réflexion, absolument comme on tourmente de la langue une dent furieuse, elles refluèrent pour, peu à peu, retourner à l'état de cette petite ombre grise de leur venue initiale, et, une fois de plus, j'entendis mon cerveau, lequel prévoyait ce qui pouvait revenir, télégraphier dans tous les coins pour réclamer aide, relâche ou diversion.

La porte s'ouvrit, et M'Leod réapparut. Je le remerciai poliment, déclarant que j'étais ravi de ma chambre, impatient de me présenter devant Mrs. M'Leod, fort délassé par ma toilette, et patati et patata. A part un peu de raideur aux coins de la bouche, il me sembla que je soignais admirablement mes paroles, dans le temps que je restais, en réalité, accroupi au fond d'ingrimpables abîmes. M'Leod me mit la main sur l'épaule, et dit:

«Vous y êtes déjà, maintenant, dites-moi?

—Oui, répondis-je, cela me rend tout chose!

—Cela va se passer à l'air. Je vous donne ma parole que cela va se passer. Venez!»

Je le suivis tant bien que mal, et, dans le hall, m'essuyai le front.

«Il ne faut plus y penser, dit-il. Je crois que la course vous a fatigué. Ma bourgeoise est assise là-bas, sous le hêtre pourpre.»