Là, Vixen était toujours à son affaire. Elle avait à s'occuper de tout le va et vient du trafic, tel que les charrettes à bœufs qui barraient la route, les chameaux, les poneys menés en main, aussi bien qu'à garder toute sa dignité lorsqu'elle passait d'humbles amis courant dans la poussière. Elle ne jappait jamais pour le plaisir de japper, mais sa voix perçante, altière, était connue tout le long du Mail, et les terriers d'autrui répondaient sur le même ton, et les conducteurs de bœufs, regardant par-dessus leur épaule, nous cédaient la route en souriant.
Mais Garm ne faisait aucune attention à tout cela. Ses gros yeux contemplaient l'horizon, et sa gueule terrible restait close. Il y avait, au bureau, un autre chien qui appartenait à mon chef. Nous l'appelions «Bob le Bibliothécaire», parce qu'il entendait toujours des rats imaginaires derrière les rayons de livres, et qu'en voulant leur faire la chasse il entraînait la moitié des files de vieux journaux. Bob était l'idiot le mieux intentionné du monde, mais Garm ne l'encourageait pas. Bob montrait la tête au coin de la porte, en haletant: «Au rat! Viens donc, Garm!» Sur quoi Garm, décroisant et recroisant ses pattes, se mettait en rond et laissait Bob pleurnicher sur le plus indifférent des dos de chien. En ce temps-là, le bureau eut à peu près la gaieté d'un tombeau.
Une fois, une seule et unique fois, vis-je Garm un peu content de ce qui l'entourait. Il était allé sans autorisation, un dimanche matin, de bonne heure, se promener en compagnie de Vixen, et un imbécile de tout jeune artilleur (sa batterie venait de se transporter en cette partie du monde) essaya de les voler tous les deux. Vixen, cela va sans dire, n'était pas si sotte que d'accepter à manger de la part des soldats; et, d'ailleurs, elle venait d'achever son petit déjeuner. De sorte qu'elle revint au trot, traînant un gros morceau de ce mouton que l'on distribue à nos troupes, le déposa dans ma véranda, et leva les yeux pour voir ce que j'en pensais. Je lui demandai où était Garm, et elle courut devant le cheval pour me montrer le chemin.
A un mille environ sur la route, nous tombâmes sur notre artilleur, assis tout raide sur le regard d'un aqueduc, un mouchoir graisseux en travers des genoux. Garm se tenait vis-à-vis, l'air plutôt satisfait. Pour peu que l'homme remuât bras ou jambe, Garm découvrait ses dents en silence. Le bout d'une ficelle cassée pendait au collier du chien, et l'autre moitié gisait, toute chaude, dans la main inerte de l'artilleur.
Ce dernier m'expliqua, sans cesser de tenir les yeux droit devant lui, qu'il avait rencontré ce chien (il le gratifia de noms terribles) errant tout seul, et qu'il l'emmenait au Fort pour le faire abattre comme un paria sans maître qu'il était.
Je déclarai que, pour moi, Garm ne ressemblait guère à un paria, mais que, si l'artilleur croyait devoir le faire, il était libre de l'emmener au Fort. Il répondit qu'il n'y tenait pas plus que cela. Je lui dis alors de s'en aller au Fort tout seul. Il repartit qu'il n'avait pas besoin d'y aller à cette heure-là, mais que pourtant il allait suivre mon conseil dès que j'aurais rappelé le chien. J'avertis Garm d'avoir à le conduire au Fort, et Garm le fit avancer solennellement, durant un mille et demi sous un soleil torride, jusqu'à la grille, où je racontai au poste ce qui s'était passé; sous les rires, le jeune artilleur fit montre de plus de colère qu'il n'était absolument besoin. Plusieurs régiments, lui dit-on, avaient essayé de voler Garm en leur temps.
Ce mois-là, la chaleur s'établit sérieusement, et les chiens couchèrent dans la salle de bains, sur les carreaux frais et humides où l'on installe le tub. Chaque matin, dès que l'homme remplissait mon tub, les deux amis sautaient dedans, et chaque matin l'homme remplissait le tub une seconde fois. Je lui dis qu'il pourrait tout aussi bien mettre de l'eau dans un petit baquet exprès pour les chiens.
«Non pas, répondit-il en souriant, ce n'est pas leur habitude. Ils ne comprendraient pas. D'ailleurs, ils ont plus de place dans le grand bain.»
Les coolies de punkah, qui tirent sur les punkahs nuit et jour, finirent par connaître Garm intimement. Celui-ci observa que, si le va et vient de l'éventail s'arrêtait, j'appelais le coolie et le priais de tirer d'un coup plus allongé. Si l'homme continuait de dormir, je le réveillais. Garm découvrit également que c'était bon de s'étendre dans la vague d'air, sous le punkah. Il se peut que Stanley lui eût appris tout cela naguère, à la caserne. Toujours est-il que lorsque le punkah s'arrêtait, Garm commençait par grommeler et braquer l'œil sur la corde; si cela n'éveillait pas l'homme—presque toujours cela l'éveillait—il s'en allait sur la pointe du pied parler à l'oreille du dormeur. Vixen était une petite chienne fort intelligente, mais elle ne parvint jamais à relier le punkah au coolie; aussi Garm me procura-t-il des heures délicieuses de frais sommeil. Toutefois, il était foncièrement malheureux—désemparé tout comme un être humain; et, dans sa misère, il s'attachait à moi si étroitement que d'autres le remarquèrent et en conçurent de l'envie. Si je passais d'une pièce dans une autre, Garm me suivait; si ma plume s'arrêtait de gratter, la tête de Garm se fourrait dans ma main; si je me retournais, à demi éveillé, sur l'oreiller, Garm était debout, à mon côté; car il savait que j'étais le seul chaînon le rattachant à son maître, et jour et nuit, et nuit et jour, ses yeux posaient une question—une seule question.—«Quand tout cela va-t-il finir?»