No 162 nous attend dans la cale E au plus haut palier. La grande courbe de son dos luit sous les lumières à l'instar d'un verglas, et quelque minuscule altération d'assiette fait qu'il se balance un peu dans ses saisines.

Le capitaine Purnall fronce le sourcil et pénètre à l'intérieur. Avec un doux sifflement, 162 vient s'arrêter de niveau comme une règle. De son cache-nez d'hiver d'Atlantique Nord (brillant d'usure comme un diamant à force de forer d'innombrables lieues de grêle, de neige et de glace) à l'entrée du tube d'étambot de ses trois arbres d'hélices extérieurs, il y a quelque chose comme deux cent quarante pieds. Sa largeur extrême hors bordage est de trente-sept. Comparez cela aux neuf cents pieds de long sur quatre-vingt-quinze de large de n'importe quel paquebot dernier cri, et vous vous rendrez compte de la force qui, à travers tous les temps, doit pousser pareille coque à plus que la vitesse, en cas d'urgence, du Cyclonic!

L'œil ne relève pas une couture dans le placage de l'enveloppe, à part le cheveu de fêlure du gouvernail d'avant—le gouvernail de Magniac, qui nous a assuré l'empire de l'air instable, et a laissé son inventeur sans le sou et presque aveugle. Il est calculé selon la courbe d' «aile de mouette» de Castelli. Levez fractionnellement quelques pieds de cette presque invisible enveloppe, et le bâtiment fera des embardées de cinq milles à bâbord ou tribord avant qu'on s'en rende maître de nouveau. Mettez barre toute, et le voici qui revient dans son sillage comme une mèche de fouet. Poussez le tout en avant—il suffit pour cela d'un simple attouchement à la roue—et le voici qui glisse à volonté en haut ou en bas. Ouvrez le cercle complet du gouvernail, et vous le voyez présenter à l'air une tête de champignon qui le fera s'arrêter net à moins d'un demi-mille.

«Oui,—dit le capitaine Hodgson, répondant à ma pensée,—Castelli croyait avoir découvert le secret de se rendre maître des aéroplanes, alors qu'il avait seulement trouvé le moyen de gouverner les ballons dirigeables. Magniac, inventa son gouvernail afin d'aider les bâtiments de guerre à s'enfoncer l'un l'autre; la guerre passa de mode, et Magniac, lui, passa au cabanon, parce qu'il prétendait ne plus pouvoir servir son pays. Je me demande si aucun de nous sait jamais où réellement il va.

—Si vous voulez voir adapter le «fourgon», vous feriez bien d'embarquer. Voici l'heure,» dit Mr. Geary.

Je franchis la porte située par le travers. Il n'y a rien, ici, pour la parade. L'enveloppe intérieure des réservoirs à gaz descend à moins d'un pied ou deux de ma tête, et s'arrête au tournant des bouchains. Les paquebots et les yachts dissimulent leurs réservoirs sous la décoration, mais la G.P.O. vous les sert tels que, sous une simple couche de peinture officielle grise. L'enveloppe intérieure se ferme à cinquante pieds de l'avant et à autant de l'arrière, mais la cloison étanche d'avant se trouve renfoncée à cause de l'appareil qui contrôle les forces d'expansion, de même que l'arrière est percé en vue des tunnels d'arbres d'hélices. La chambre de la machine est située presque sur le travers du bâtiment. A sa suite, s'étendant jusqu'au tournant des réservoirs d'avant, se trouve une ouverture—un panneau sans fond pour le moment—dans lequel on va fixer notre fourgon. On regarde en bas par-dessus les hiloires, à trois cents pieds, le caisson d'expédition d'où les voix retentissent vers le ciel. La lumière, au-dessous, s'obscurcit au bruit d'un tonnerre, tandis que notre fourgon s'élève sur ses coulisses. Rapidement, il passe de la grandeur d'un timbre-poste à celle d'une carte à jouer, d'un radeau, puis enfin d'un ponton. Les deux employés, son équipage, ne lèvent même pas les yeux lorsqu'il arrive en place. Les lettres à destination de Québec volent sous leurs doigts et sautent dans les casiers étiquetés, tandis que les deux capitaines et Mr. Geary s'assurent que le fourgon est bien adapté. Un employé passe la feuille de route par-dessus l'hiloire du panneau. Le capitaine Purnall la vise et passe à Mr. Geary. Et voilà le reçu donné et pris.

«Une charmante course», dit Mr. Geary, lequel disparaît par la porte qu'un compresseur pneumatique haut d'un pied reclôt derrière lui.

«Ah!» soupire le compresseur soulagé. Nos saisines cèdent avec bruit. Nous voilà partis.

Le capitaine Hodgson ouvre le grand sabord en colloïde de la nacelle par lequel je regarde Londres surilluminé glisser vers l'est, tandis que la brise prend possession de nous. Le premier des nuages bas d'hiver vient intercepter le coup d'œil bien connu et assombrir le Middlesex. A sa lisière sud je vois la lumière d'un paquebot-poste labourer la blanche toison. Un instant, il brille comme une étoile avant de s'abattre dans la direction des Tours d'Arrivée de Highgate.

«La Malle de Bombay, dit le capitaine Hodgson, lequel regarde à sa montre. Elle a quarante minutes de retard.