On ne saurait rester tranquille à méditer pendant qu’un monde nouveau bourdonne en dehors de la fenêtre, quand on va entrer en Chine et la posséder tout entière.

Un bruit de malles traînées dans le corridor, des talons sonores, — puis apparition d’une femme énorme, dégingandée qui lutte avec un petit domestique madrassi.

— … Oui… J’ai été partout et j’irai partout ailleurs. Maintenant je vais à Shanghaï et à Pékin. J’ai été en Moldavie, en Russie, à Beyrout, dans toute la Perse, à Colombo, Delhi, Dacca, Bénarès, Allahabad, Peshawar, dans cette passe à Rhi-Mujid, à Chalabar, Singapour, Penang, ici même, et à Canton. Je suis Autrichienne, Croate, et je visiterai les États d’Amérique, et peut-être l’Irlande. Je voyage sans cesse… je suis… comment appelez-vous cela ? Widow, veuve. Mon mari… il était mort, et par conséquent je suis triste, et je voyage. Évidemment je suis en vie, mais je ne vis pas. Vous comprendre ? Toujours triste. Voudrez-vous me dire le nom du vaisseau dans lequel on va jeter mes malles maintenant ?… Vous voyagez par plaisir ? Oui ? Moi, je voyage parce que je suis seule et triste, — toujours triste.

Les malles disparurent. La porte se ferma. Les talons sonnèrent dans le corridor, et je restai là, me grattant la tête dans mon étonnement.

Comment avait commencé la conversation ?

Pourquoi finissait-elle ?

A quoi bon rencontrer des excentricités qui ne donnent sur elles-mêmes aucune explication ?

Je n’aurai jamais de réponse, mais cette conversation est authentique d’un bout à l’autre.

Je vois maintenant comment se documentent les romanciers de l’école fragmentaire.

Lorsque je m’aventurai dans les rues de Hong-Kong, je marchai dans une épaisse et visqueuse boue de Londres, de cette sorte de boue qui fait pénétrer à travers les chaussures un froid glacial, et le bruit des roues innombrables était comme celui d’un nombre incalculable de hansoms.