Le vice-roi recevait la visite de l’Émir d’Afghanistan—roi sauvage d’un pays plus sauvage encore; et l’Émir avait amené comme garde du corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n’avaient jamais vu un camp ni une locomotive de leur vie—des hommes sauvages et des chevaux sauvages nés quelque part au fond de l’Asie centrale. Chaque nuit on pouvait être sûr qu’une troupe de ces chevaux briseraient leurs entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue, dans l’obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se mettraient à courir et à tomber par-dessus les cordes des tentes, et l’on peut imaginer quel agrément c’était là pour des gens qui avaient envie de dormir.
Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais à l’abri; mais, une nuit quelqu’un passa brusquement la tête dans l’intérieur et cria:
—Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre!
Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j’enfilai mes bottes, mon caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen, mon fox-terrier, sortit par l’autre côté; puis, on entendit gronder, grogner, gargouiller, et je vis la tente s’affaisser, tandis que le mât se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un chameau s’était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je fusse, je ne pus m’empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car je ne savais pas combien de chameaux pouvaient s’être échappés; et, en peu de temps j’étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la boue. A la fin, je trébuchai sur la culasse d’un canon, et je me rendis compte que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l’artillerie, là où on dételait les canons pour la nuit. Comme je ne voulais pas barboter plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon caoutchouc sur la bouche d’un canon, construisis une sorte de wigwam à l’aide de deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je m’étendis le long de l’affût d’un autre canon, me demandant où était passée Vixen, et où je pouvais bien me trouver moi-même.
Au moment où je me préparais à dormir, j’entendis un cliquetis de harnais et un grognement, tandis qu’un mulet passait devant moi en secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d’anneaux, de chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.—Les canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l’on visse ensemble quand arrive le moment de s’en servir. On les hisse sur les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d’un grand secours en terrain rocailleux.
Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous s’écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des bêtes—non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de camp, naturellement—que m’avaient appris des indigènes, pour savoir ce qu’il disait. Ce devait être le même qui s’était étalé dans ma tente, car il interpella le mulet:
—Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui flottait, et elle a pris un bâton et m’a frappé sur le cou.
C’était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir.
—Continuons-nous à courir?
—Oh, c’est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais je peux aussi bien vous donner un acompte.