Mowgli alla s’étendre sur l’herbe longue et lustrée qui bordait le champ; mais il n’avait pas fermé les yeux qu’un museau gris et soyeux se fourrait sous son menton.
—Pouah! grommela Frère Gris (c’était l’aîné des petits de mère Louve). Voilà une pauvre récompense pour t’avoir suivi pendant vingt milles! Tu sens la fumée de bois et l’étable, tout à fait comme un homme, déjà... Réveille-toi, petit frère; j’apporte des nouvelles.
—Tout le monde va bien dans la jungle? dit Mowgli, en le serrant dans ses bras.
—Tout le monde, sauf les loups qui ont été brûlés par la Fleur Rouge. Maintenant, écoute. Shere Khan est parti chasser au loin jusqu’à ce que son habit repousse, car il est affreusement roussi. Il jure qu’à son retour il couchera tes os dans la Waingunga.
—Nous sommes deux à jurer: moi aussi, j’ai fait une petite promesse. Mais les nouvelles sont toujours bonnes à savoir. Je suis fatigué, ce soir, très fatigué de toutes ces nouveautés, Frère Gris... mais tiens-moi toujours au courant.
—Tu n’oublieras pas que tu es un loup? Les hommes ne te le feront pas oublier? dit Frère Gris d’une voix inquiète.
—Jamais. Je me rappellerai toujours que je t’aime, toi et tous ceux de notre caverne; mais je me rappellerai toujours aussi que j’ai été chassé du clan.
—Et que tu peux être chassé d’un autre clan!... Les hommes ne sont que des hommes, petit frère, et leur bavardage est comme le bavardage des grenouilles dans la mare. Quand je reviendrai ici, je t’attendrai dans les bambous, au bord du pacage...
Pendant les trois mois qui suivirent cette nuit, Mowgli ne passa guère la barrière du village, tant il était occupé à apprendre les us et coutumes des hommes. D’abord il eut à porter un pagne autour des reins, ce qui l’ennuya horriblement; ensuite, il lui fallut apprendre ce que c’était que l’argent, à quoi il ne comprenait rien du tout, et le labourage, dont il ne voyait pas l’utilité. Puis, les petits enfants du village le mettaient en colère. Heureusement, la Loi de la Jungle lui avait appris à ne pas se fâcher, car dans la jungle la vie et la nourriture dépendent du sang-froid; mais quand ils se moquaient de lui parce qu’il refusait de jouer à leurs jeux, comme de lancer un cerf-volant, ou parce qu’il prononçait un mot de travers, il avait besoin de se rappeler qu’il est indigne d’un chasseur de tuer des petits tout nus pour s’empêcher de les prendre et de les casser en deux. Il ne se rendait pas compte de sa force le moins du monde. Dans la jungle, il se savait faible en comparaison des bêtes; mais, dans le village, les gens disaient qu’il était fort comme un taureau.
Il n’avait certainement aucune idée de ce que peut être la crainte: le jour où le prêtre du village lui déclara que, s’il volait ses mangues, le dieu du temple serait en colère, il alla prendre l’image, l’apporta au prêtre dans sa maison, et lui demanda de mettre le dieu en colère, parce qu’il aurait plaisir à se battre avec lui. Ce fut un scandale horrible, mais le prêtre l’étouffa, et le mari de Messua paya beaucoup de bon argent pour apaiser le dieu.