—Il y a moyen de tout concilier, objecta Buckingham. Rubens, laissez-moi acquérir ce chef-d'oeuvre, et vous peindrez à mynheer Borrekens le géant qu'il désire.
—Non, Seigneur! s'écria Borrekens, dont les joues s'empourprèrent d'indignation; Monseigneur croit-il donc que j'ai si peu de sang flamand dans les veines, que je puisse consentir à laisser Londres dépouiller Anvers d'un pareil chef-d'oeuvre!
—Mais puisqu'il ne vous satisfait point?
—Ah! fit le bourgeois, sans se déconcerter et reprenant son ton doux et modeste, Monseigneur ne sait-il pas que tous les hommes sont des enfants? Il faut bien peu de choses pour mécontenter les bourgeois du Serment. La fatalité veut qu'il y ait une objection à faire contre l'admirable toile que voici. Eh bien! si j'étais le chevalier Pierre-Paul Rubens, si je donnais à d'honnêtes bourgeois, en échange d'un coin de terrain en litige, un tableau que le lord-duc de Buckingham paierait, au prix de dix fois plus de terrain qu'il n'en appartient dans toute la ville d'Anvers au Serment des Arquebusiers, si je montrais tant de magnificence, dis-je, je ne voudrais pas laisser à personne le droit d'adresser à mon oeuvre une critique, si misérable qu'elle fût.
—Mais quel moyen voyez-vous de contenter votre Serment, mynheer
Borrekens? Je ne m'en doute pas.
—Si fait, mynheer Rubens, vous le voyez.
—Je vous jure que non, sur mon âme!
—Si un pauvre bourgeois sans esprit l'a trouvé de suite, mynheer
Rubens, à plus forte raison ne peut être embarrassé à ce sujet.
—Vous me rendrez service en me l'apprenant.
—Eh bien! un pareil chef-d'oeuvre ne peut être exposé à l'air et à ses injures; il faut des volets pour le recouvrir: le saint Christophe apocryphe de la légende dorée ne peut-il trouver place sur ces volets?