—Que pensez-vous de cette monstruosité, maître Covelay? demanda le duc de Buckingham à un grave personnage à barbe blanche.
—Je pense, mylord, comme vous, que c'est un jeu de nature fort singulier, répondit le vieillard.
—Eh quoi! le plus savant chirurgien de la vieille Angleterre, le rival d'Ambroise Paré, ne montre pas plus d'émotion quand il s'agit de l'art auquel il a consacré sa vie! Voyons! ne cherchez-vous point, n'avez-vous point déjà trouvé dans votre tête le moyen de détacher ces enfants du lien qui les unit? Voici une belle occasion de montrer aux médecins des Pays-Bas ce que sait faire l'illustre Covelay de Londres.
—Mylord, l'opération dont me parle Votre Grâce dépend de la nature et de la conformation du lien. Faites-moi voir les nouveau-nés, et, par saint Côme! s'il y a moyen de tenter les ressources de l'art, je n'hésiterai point.
—Il ne s'agit plus que de montrer les enfants à maître Covelay, et d'obtenir l'assentiment du grand-père, pour qu'il laisse tenter une opération aussi délicate sur ses petites-filles, objecta madame Rubens.
—Je m'acquitterai de ce double soin, répondit Rubens: si maître Covelay veut m'accompagner à l'instant chez mon voisin Borrekens, je me charge de lui faire voir les jumelles.
Le médecin anglais se leva et suivit Rubens chez mynheer Borrekens.
Pendant leur absence, qui dura une demi-heure environ, chacun raconta ce qu'il savait ou ce qu'il avait ouï dire sur les naissances monstrueuses; l'entretien était encore le même, lorsque Rubens et maître Covelay rentrèrent dans la salle à manger.
—Maître Covelay, dit Rubens, a séparé les deux jumelles, et l'a fait avec une certitude et une habileté sans égales. A peine une légère cicatrice subsistera-t-elle pour perpétuer le souvenir d'une aussi singulière naissance et d'une si merveilleuse opération.
—Rien de plus simple, reprit le médecin: aucune veine, aucune artère, aucune partie vitale n'allait de l'une à l'autre des enfants: il y avait tout bonnement un muscle à détacher.