Une lampe vacillante à tous les vents, fumeuse et alimentée par de l'huile de poisson, dont l'odeur âcre prenait à la gorge, jetait plus d'ombre que de lumière dans le galetas où gisaient étendus, sur de mauvais grabats, une famille entière de pêcheurs.

Une vieille femme, seule, quoique à demi-consumée par la maladie, se traînait de l'un à l'autre, pour porter un peu de boisson à toutes ces lèvres brûlantes et desséchées. La mère, avec quatre enfants en bas âge couchés autour d'elle, levait de temps en temps vers le ciel un regard de désespoir, tandis que le père, vieux marin au visage rude et hâlé, luttait en vain contre la fièvre, et ne pouvait réprimer malgré ses efforts et son courage, les frissons qui secouaient ses membres sous les haillons dont il les avait enveloppés.

La femme à la faille fit le signe de la croix, en entrant dans ce pauvre logis, se pencha vers le pêcheur et murmura quelques mots à son oreille.

—Soyez bénie, madame, voici les premières paroles de consolation qui nous arrivent depuis longtemps! Ah! si j'étais seul à souffrir! Mais ma femme, ma pauvre femme, et surtout mes enfants!

Il essuya une larme et détourna la tête comme pour se soustraire au cruel spectacle qu'il avait sous les yeux. Pendant ce temps-là, la dame inconnue n'était point restée inactive: elle sortait de dessous sa faille un paquet de linge, le donnait à la vieille femme et l'aidait, non seulement à en couvrir les enfants, mais encore leur mère. Elle s'acquittait de ce soin avec une sérénité naïve, sans le moindre indice de dégoût, sans la plus légère trace d'emphase. Elle agissait simplement: loin de songer à s'étonner de ce qu'elle faisait ou à s'en applaudir, elle ne reculait devant aucune des exigences de la tâche qu'elle s'était imposée, et n'eût point donné, avec plus de délicatesse, d'empressement et presque de satisfaction, ses soins à de beaux enfants blancs, qui l'en eussent payés par un sourire: ceux-ci étaient chétifs, pâles, dévorés par la fièvre et souillés par la misère et l'abandon. Quand l'étrangère eut baigné leur visage d'une eau qu'elle avait eu le soin de faire tiédir, lorsqu'elle eut enfermé leurs cheveux dans de petits bonnets bien blancs et leurs pauvres membres décharnés dans des camisoles de bonne étoffe, ils semblaient déjà moins malades, et leur mère, qui suivait complaisamment des yeux cette transformation, sentit un sourire de consolation errer sur ses lèvres.

—Ces lieux sont malsains et trop au centre de l'épidémie, dit ensuite dame Thrée, que Simon ne put méconnaître plus longtemps. Demain matin, car aujourd'hui la soirée est trop avancée, vous viendrez habiter une petite maison que j'ai louée pour vous dans une autre partie de la ville. Là, vous pourrez vous guérir tranquillement et voir vos enfants délivrés de cette maladie qui les abat si fort.

—Que Dieu vous entende et vous bénisse! dit la mère à qui la joie fit retrouver un peu de force. Que Dieu vous bénisse, ma bonne dame! Mes enfants! mes pauvres enfants! Ah! je puis mourir maintenant!

—Non pas, s'il vous plaît, répondit Thrée en souriant à travers ses larmes, vous guérirez tous, et vous serez tous encore heureux et bien portants comme par le passé. Je suis presque un médecin, continua-t-elle, car j'ai pour voisin, pour ami, mynheer Simon van Maast, et, en son nom, je vous promets une guérison prompte et prochaine.

—Oui, c'est un bon médecin, quoiqu'il soit un peu brusque et qu'il ne fasse qu'entrer et sortir chez ses malades. Il prescrit les remèdes et s'en va.

—Sans ajouter une parole de consolation! ajouta la vieille femme.