Je ne saurais redire l'allégresse de mon âme. Plusieurs mois se sont écoulés depuis cet ineffable rêve, et cependant le souvenir qu'il me laisse n'a rien perdu de sa fraîcheur, de ses charmes célestes. Je vois encore le regard et le sourire pleins d'amour de cette sainte carmélite, je crois sentir encore les caresses dont elle me combla.
O Jésus, vous aviez commandé aux vents et à la tempête, et il s'était fait un grand calme[132].
A mon réveil, je croyais, je sentais qu'il y a un ciel, et que ce ciel est peuplé d'âmes qui me chérissent et me regardent comme leur enfant. Cette impression reste dans mon cœur, d'autant plus douce que la Vénérable Mère Anne de Jésus m'avait été jusqu'alors, j'ose presque dire indifférente; je ne l'avais jamais invoquée, et sa pensée ne me venait à l'esprit qu'en entendant parler d'elle, chose assez rare.
Et maintenant, je sais, je comprends combien de son côté je lui étais peu indifférente, et cette pensée augmente mon amour, non seulement pour elle, mais pour tous les bienheureux habitants de la céleste patrie.
O mon Bien-Aimé! cette grâce n'était que le prélude des grâces plus grandes encore dont vous vouliez me combler; laissez-moi vous les rappeler aujourd'hui, et pardonnez-moi si je déraisonne en voulant redire mes espérances et mes désirs qui touchent à l'infini... pardonnez-moi et guérissez mon âme en lui donnant ce qu'elle espère!
Etre votre épouse, ô Jésus! être carmélite, être, par mon union avec vous, la mère des âmes, tout cela devrait me suffire. Cependant je sens en moi d'autres vocations: je me sens la vocation de guerrier, de prêtre, d'apôtre, de docteur, de martyr... Je voudrais accomplir toutes les œuvres les plus héroïques, je me sens le courage d'un croisé, je voudrais mourir sur un champ de bataille pour la défense de l'Eglise.
La vocation de prêtre! Avec quel amour, ô Jésus, je vous porterais dans mes mains lorsque ma voix vous ferait descendre du ciel! avec quel amour je vous donnerais aux âmes! Mais hélas! tout en désirant être prêtre, j'admire et j'envie l'humilité de saint François d'Assise, et je me sens la vocation de l'imiter en refusant la sublime dignité du sacerdoce. Comment donc allier ces contrastes?
Je voudrais éclairer les âmes comme les prophètes, les docteurs. Je voudrais parcourir la terre, prêcher votre Nom et planter sur le sol infidèle votre croix glorieuse, ô mon Bien-Aimé! Mais une seule mission ne me suffirait pas: je voudrais en même temps annoncer l'Evangile dans toutes les parties du monde, et jusque dans les îles les plus reculées. Je voudrais être missionnaire, non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l'avoir été depuis la création du monde, et continuer de l'être jusqu'à la consommation des siècles.
Ah! par-dessus tout, je voudrais le martyre. Le martyre! voilà le rêve de ma jeunesse; ce rêve a grandi avec moi dans ma petite cellule du Carmel. Mais c'est là une autre folie; car je ne désire pas un seul genre de supplice, pour me satisfaire il me les faudrait tous...
Comme vous, mon Epoux adoré, je voudrais être flagellée, crucifiée... Je voudrais mourir dépouillée comme saint Barthélémy; comme saint Jean, je voudrais être plongée dans l'huile bouillante; je désire, comme saint Ignace d'Antioche, être broyée par la dent des bêtes, afin de devenir un pain digne de Dieu. Avec sainte Agnès et sainte Cécile, je voudrais présenter mon cou au glaive du bourreau; et comme Jeanne d'Arc, sur un bûcher ardent, murmurer le nom de Jésus!