«Jusqu'à l'âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur; je désirais la souffrance, mais je ne pensais pas à en faire ma joie; c'est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt qu'elles étaient écloses.

«Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits. S'il veut que, toute votre vie, vous sentiez de la répugnance à souffrir, à être humiliée; s'il permet que toutes les fleurs de vos désirs et de votre bonne volonté tombent à terre sans rien produire, ne vous troublez pas. En un clin d'œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir de beaux fruits sur l'arbre de votre âme.

«Nous lisons dans l'Ecclésiastique: «Il est tel homme manquant de force et abondant en pauvreté, et l'œil de Dieu l'a regardé en bien, et il l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête; beaucoup s'en sont étonnés et ont honore Dieu.

«Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car il est facile au Seigneur d'enrichir tout d'un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier ses progrès.»[157]

—Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu'à vous, on vous reconnaît de la vertu?

—C'est peut-être parce que je ne l'ai jamais désiré... Mais, qu'on vous trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est là votre gain. Se croire soi-même imparfaite et trouver les autres parfaites, voilà le bonheur. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre; ce sont elles qui perdent en joie intérieure! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien de notre prochain.

«Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement quand on me trouve imparfaite, mais surtout, quand je sens que je le suis: au contraire, les compliments ne me causent que du déplaisir.»

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«Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie d'autres âmes.

—Cela ne me donne rien, et je ne suis réellement que ce que je suis devant Dieu... Ce n'est pas parce qu'il veut que je sois son interprète près de vous qu'il m'aime davantage: il me fait plutôt votre petite servante. C'est pour vous et non pour moi qu'il m'a donné les charmes et les vertus qui paraissent à vos yeux.