«Que le juste me brise par compassion pour le pécheur! Que l'huile dont on parfume la tête n'amollisse pas la mienne[162]. Je ne puis être brisée, éprouvée que par des justes, puisque toutes mes sœurs sont agréables à Dieu. C'est moins amer d'être brisé par un pécheur que par un juste; mais, par compassion pour les pécheurs, pour obtenir leur conversion, je vous demande, ô mon Dieu, d'être brisée par les âmes justes qui m'entourent. Je vous demande encore que l'huile des louanges, si douce à la nature, n'amollisse pas ma tête, c'est-à-dire mon esprit, en me faisant croire que je possède des vertus qu'à peine j'ai pratiquées plusieurs fois.

«O mon Jésus! votre nom est comme une huile répandue[163]; c'est dans ce divin parfum que je veux me plonger tout entière, loin du regard des créatures.»

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«Vouloir persuader nos sœurs qu'elles sont dans leur tort, même lorsque c'est parfaitement vrai, ce n'est pas de bonne guerre, puisque nous ne sommes pas chargées de leur conduite. Il ne faut pas que nous soyons des juges de paix, mais seulement des anges de paix

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«Vous vous livrez trop à ce que vous faites, nous disait-elle, vous vous tourmentez trop de vos emplois, comme si vous en aviez seules la responsabilité. Vous occupez-vous, en ce moment, de ce qui se passe dans les autres Carmels? si les religieuses sont pressées ou non? leurs travaux vous empêchent-ils de prier, de faire oraison? Eh bien, vous devez vous exiler de même de votre besogne personnelle, y employer consciencieusement le temps prescrit, mais avec dégagement de cœur.

«J'ai lu autrefois que les Israélites bâtirent les murs de Jérusalem, travaillant d'une main et tenant une épée de l'autre[164]. C'est bien l'image de ce que nous devons faire: ne travailler que d'une main, en effet, et de l'autre défendre notre âme de la dissipation qui l'empêche de s'unir au bon Dieu.»

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«Un dimanche, raconte Thérèse, je me dirigeais toute joyeuse vers l'allée des marronniers; c'était le printemps, je voulais jouir des beautés de la nature. Hélas! déception cruelle! on avait émondé mes chers marronniers. Les branches, déjà chargées de bourgeons verdoyants, étaient là, gisant à terre! En voyant ce désastre, en pensant qu'il me faudrait attendre trois années avant de le voir réparé, mon cœur se serra bien fort. Cependant mon angoisse dura peu: «Si j'étais dans un autre monastère, pensai-je, qu'est-ce que cela me ferait qu'on coupât entièrement les marronniers du Carmel de Lisieux?» Je ne veux plus me faire de peine des choses passagères; mon Bien-Aimé me tiendra lieu de tout. Je veux me promener sans cesse dans les bosquets de son amour, auxquels personne ne peut toucher.»