Elle disait à sa Mère Prieure:
«Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la plus légère infidélité, je sens qu'elle serait suivie de troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort.»
Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce langage, elle reprit:
«Je parle d'une infidélité d'orgueil. Par exemple, si je disais: «J'ai acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer»; ou bien: «O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'arrêter à une seule pensée contre la foi»; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.
«Pour éviter ce malheur, je n'ai qu'à dire humblement du fond du cœur: «O mon Dieu, je vous en prie, ne permettez pas que je sois infidèle!»
«Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de s'appuyer uniquement sur la force divine. Je suis bien sûre que s'il avait dit à Jésus: «Seigneur, donnez-moi le courage de vous suivre jusqu'à la mort», ce courage ne lui aurait pas été refusé.
«Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait arriver, ne lui dit pas: «Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux»? Je crois que c'est pour nous montrer deux choses: la première qu'il n'apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Eglise où il y a tant de pécheurs, il voulait qu'il expérimentât par lui-même ce que peut l'homme sans l'aide de Dieu. C'est pour cela qu'avant sa chute, Jésus lui dit: «Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères[175]»; c'est-à-dire raconte-leur l'histoire de ton péché, montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le salut, de s'appuyer uniquement sur moi.»
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J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent: «Oh! que la vie est triste!» Mais elle me reprenait aussitôt, disant:
«La vie n'est pas triste! elle est au contraire très gaie. Si vous disiez: «L'exil est triste», je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n'est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce vrai nom; et, puisque nous en jouissons dès ce monde, la vie n'est pas triste, mais gaie, très gaie!...»