Lettre XIIe

15 août 1892.

Ma chère petite sœur,

Pour t'écrire aujourd'hui, je suis obligée de dérober quelques instants à Nôtre-Seigneur; il ne m'en voudra pas, car c'est de lui que nous allons parler ensemble.

Céline! les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui s'ouvrent devant toi, dans la belle campagne que tu habites, doivent élever grandement ton âme. Moi je ne vois pas tout cela, je me contente de dire avec saint Jean de la Croix dans son Cantique spirituel:

J'ai en mon Bien-Aimé les montagnes,
Les vallées solitaires et boisées...

Dernièrement, je pensais à ce qu'il m'était possible d'entreprendre pour sauver les âmes; et cette simple parole de l'Evangile m'a donné la lumière. Autrefois, Jésus disait à ses disciples en leur montrant les champs de blés mûrs:

«Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont déjà assez blanches pour être moissonnées[208]», et un peu plus loin: «La moisson est abondante, mais le nombre des ouvriers est petit; demandez donc au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers.»[209]

Quel mystère! Jésus n'est-il pas tout-puissant? Les créatures ne sont-elles pas à celui qui les a créées? Pourquoi s'abaisse-t-il à dire: «Demandez au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers?...»—Ah! c'est qu'il a pour nous un amour si incompréhensible, si délicat, qu'il ne veut rien faire sans nous y associer. Le Créateur de l'univers attend la prière d'une pauvre petite âme pour en sauver une multitude d'autres, rachetées comme elle au prix de son sang.

Notre vocation à nous, ce n'est pas d'aller moissonner dans les champs du Père de famille; Jésus ne nous dit pas: Baissez les yeux, moissonnez les campagnes; notre mission est plus sublime encore. Voici les paroles du divin Maître: «Levez les yeux et voyez...» Voyez comme dans le ciel il y a des places vides; c'est à vous de les combler... vous êtes mes Moïse priant sur la montagne; demandez-moi des ouvriers et j'en enverrai, je n'attends qu'une prière, un soupir de votre cœur!