1897.

Sur cette terre où tout change, une seule chose reste stable: la conduite du Roi des Cieux à l'égard de ses amis. Depuis qu'il a levé l'étendard de la Croix, c'est à son ombre que tous doivent combattre et remporter la victoire. «Toute vie de missionnaire est féconde en croix», disait Théophane Vénard; et encore: «Le vrai bonheur est de souffrir, et, pour vivre, il nous faut mourir.»

Mon frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du sceau de la croix: réjouissez-vous! C'est bien plus par la souffrance et la persécution que par de brillantes prédications que Jésus veut affermir son règne dans les âmes.

Vous dites: «Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas parler.» Le Père Mazel, qui fut ordonné prêtre le même jour que vous, ne savait pas parler non plus; cependant, il a déjà cueilli la palme... Oh! que les pensées divines sont au-dessus des nôtres!... En apprenant que ce jeune missionnaire était mort, avant même d'avoir foulé le sol de sa mission, je me suis sentie portée à l'invoquer; il me semblait le voir au Ciel dans le glorieux chœur des martyrs. Sans doute, aux yeux des hommes, il ne mérite pas le titre de martyr; mais, au regard du bon Dieu, ce sacrifice sans gloire n'est pas moins fécond que ceux des confesseurs de la foi.

S'il faut être bien pur pour paraître devant le Dieu de toute sainteté, je sais, moi, qu'il est infiniment juste; et cette justice qui effraie tant d'âmes fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Etre juste, ce n'est pas seulement exercer la sévérité envers les coupables, c'est encore reconnaître les intentions droites et récompenser la vertu. J'espère autant de la justice du bon Dieu que de sa miséricorde; c'est parce qu'il est juste «qu'il est compatissant et rempli de douceur, lent à punir et abondant en miséricorde. Car il connaît notre fragilité, il se souvient que nous ne sommes que poussière. Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de nous[260]!...» O mon frère! en entendant ces belles et consolantes paroles du Roi-Prophète, comment douter que le bon Dieu ne veuille ouvrir les portes de son royaume à ses enfants qui l'ont aimé jusqu'à tout sacrifier pour lui, qui, non seulement, ont quitté leur famille et leur patrie, pour le faire connaître et aimer, mais encore désirent donner leur vie pour lui!... Jésus avait bien raison de dire qu'il n'est pas de plus grand amour que celui-là! Comment donc se laisserait-il vaincre en générosité? Comment purifierait-il, dans les flammes du purgatoire, des âmes consumées des feux de l'amour divin?...

Voici bien des phrases pour exprimer ma pensée, ou plutôt pour ne pas arriver à le faire. Je voulais simplement vous dire que, selon moi, tous les missionnaires sont martyrs par le désir et la volonté; et que, par conséquent, pas un ne devrait aller en purgatoire.

Voilà, mon frère, ce que je pense de la justice du bon Dieu; ma voie est toute de confiance et d'amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur d'un si tendre Ami. Parfois, lorsque je lis certains traités où la perfection est montrée à travers mille entraves, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et me dessèche le cœur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me paraît lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de reconnaître son néant et de s'abandonner, comme un enfant, dans les bras du bon Dieu. Laissant aux grandes âmes, aux esprits sublimes les beaux livres que je ne puis comprendre, encore moins mettre en pratique, je me réjouis d'être petite, puisque «les enfants seuls et ceux qui leur ressemblent seront admis au banquet céleste.»[261] Heureusement que le Royaume des Cieux est composé de plusieurs demeures! car, s'il n'y avait que celles dont la description et le chemin me semblent incompréhensibles, certainement je n'y entrerais jamais...

Lettre VIIe.

13 juillet 1897.

Votre âme est trop grande pour s'attacher aux consolations d'ici-bas! C'est dans les Cieux que vous devez vivre par avance, car il est dit: «Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur.»[262] Votre unique trésor, n'est-ce pas Jésus? Puisqu'il est au Ciel, c'est là que doit habiter votre cœur. Ce doux Sauveur a, depuis longtemps, oublié vos infidélités; seuls vos désirs de perfection lui sont présents pour réjouir son cœur.