La Bergère de Domremy
écoutant ses Voix.

Fragments.
Récréation Pieuse

——

Moi, Jeanne la bergère,
Je chéris mon troupeau;
Ma houlette est légère
Et j'aime mon fuseau.
J'aime la solitude
De ce joli bosquet;
J'ai la douce habitude
D'y venir en secret.
J'y tresse une couronne
De belles fleurs des champs;
Je l'offre à la Madone
Avec mes plus doux chants.
J'admire la nature,
Les fleurs et les oiseaux;
Du ruisseau qui murmure
Je contemple les eaux.
Les vallons, les campagnes
Réjouissent mes yeux;
Le sommet des montagnes
Me rapproche des cieux.
J'entends des voix étranges
Qui viennent m'appeler...
Je crois bien que les anges
Doivent ainsi parler.
J'interroge l'espace,
Je contemple les cieux;
Je ne vois nulle trace
D'êtres mystérieux.
Franchissant le nuage
Qui doit me les voiler,
Au céleste rivage
Que ne puis-je voler!
. . . . . . . . . . . . . . .

Sainte Catherine et Sainte Marguerite.
Air: L'Ange et l'âme.

Aimable enfant, notre douce compagne,
Ta voix si pure a pénétré le ciel,
L'Ange gardien qui toujours t'accompagne
A présenté tes vœux à l'Eternel.
Nous descendons de son céleste empire,
Où nous régnons pour une éternité;
C'est par nos voix que Dieu daigne te dire
Sa volonté.
Il faut partir pour sauver la patrie,
Garder sa foi, lui conserver l'honneur;
Le Roi des cieux et la Vierge Marie
Sauront toujours rendre ton bras vainqueur.
(Jeanne pleure.)
Console-toi, Jeanne, sèche tes larmes,
Prête l'oreille et regarde les cieux:
Là, tu verras que souffrir a des charmes,
Tu jouiras de chants harmonieux.
Ces doux refrains fortifieront ton âme
Pour le combat qui doit bientôt venir;
Jeanne, il te faut un amour tout de flamme,
Tu dois souffrir!
Pour l'âme pure, en la nuit de la terre,
L'unique gloire est de porter la croix;
Un jour au ciel, ce sceptre tout austère
Sera plus beau que le sceptre des rois.

Saint Michel.
Air: Partez, hérauts.

Je suis Michel, le gardien de la France,
Grand Général au royaume des cieux;
Jusqu'aux enfers j'exerce ma puissance,
Et le démon en est tout envieux.
Jadis aussi, très brillant de lumière,
Satan voulut régner dans le saint lieu;
Mais je lançai comme un bruit de tonnerre
Ces mots: «Qui peut égaler Dieu?»
Au même instant la divine vengeance,
Creusant l'abîme, y plongea Lucifer;
Car pour l'ange orgueilleux il n'est point de clémence,
Il mérite l'enfer.
Oui, c'est l'orgueil qui, renversant cet ange,
De Lucifer a fait un réprouvé:
Plus tard aussi, l'homme chercha la fange,
Mais de secours il ne fut pas privé.
C'est l'Eternel, le Verbe égal au Père,
Qui, revêtant la pauvre humanité,
Régénéra son œuvre tout entière
Par sa profonde humilité.
Ce même Dieu daigne sauver la France;
Mais ce n'est pas par un grand conquérant.
Il rejette l'orgueil et prend de préférence
Un faible bras d'enfant.
Jeanne, c'est toi que le ciel a choisie,
Il faut partir pour répondre à sa voix;
Il faut quitter tes agneaux, ta prairie,
Ce frais vallon, la campagne et les bois.
Arme ton bras! vole et sauve la France!
Va... ne crains rien, méprise le danger;
Va! je saurai couronner ta vaillance,
Et tu chasseras l'étranger.
Prends cette épée et la porte à la guerre;
Depuis longtemps Dieu la gardait pour toi:
Prends pour ton étendard une blanche bannière,
Et va trouver le roi...

Jeanne seule.
Air: La plainte du Mousse.

Pour vous seul, ô mon Dieu, je quitterai mon père,
Tous mes parents chéris et mon clocher si beau.
Pour vous je vais partir et combattre à la guerre,
Pour vous je vais laisser mon vallon, mon troupeau.
Au lieu de mes agneaux je conduirai l'armée...
Je vous donne ma joie et mes dix-huit printemps!
Pour vous plaire, Seigneur, je manierai l'épée,
Au lieu de me jouer avec les fleurs des champs.
Ma voix, qui se mêlait au souffle de la brise,
Doit bientôt retentir jusqu'au sein du combat;
Au lieu du son rêveur d'une cloche indécise,
J'entendrai le grand bruit d'un peuple qui se bat!
Je désire la croix, j'aime le sacrifice:
Ah! daignez m'appeler, je suis prête à souffrir.
Souffrir pour votre amour, ô Maître, c'est délice!
Jésus, mon Bien-Aimé, pour vous je veux mourir...