... La petite Thérèse me demandait l'autre jour si elle irait au ciel: «Oui, si tu es bien sage», lui ai-je répondu.—«Ah! maman, reprit-elle alors, si je n'étais pas mignonne, j'irais donc en enfer? mais moi je sais bien ce que je ferais: je m'envolerais avec toi qui serais au ciel; puis tu me tiendrais bien fort dans tes bras. Comment le bon Dieu ferait-il pour me prendre?» J'ai vu dans son regard qu'elle était persuadée que le bon Dieu ne lui pouvait rien, si elle se cachait dans les bras de sa mère.
Marie aime beaucoup sa petite sœur. C'est une enfant qui nous donne à tous bien des joies; elle est d'une franchise extraordinaire: c'est charmant de la voir courir après moi pour me faire sa confession. «Maman, j'ai poussé Céline une fois, je l'ai battue une fois; mais je ne recommencerai plus.»
Aussitôt qu'elle a fait le moindre malheur, il faut que tout le monde le sache: hier, ayant déchiré sans le vouloir un petit coin de tapisserie, elle s'est mise dans un état à faire pitié; puis il fallait bien vite le dire à son père. Lorsqu'il est rentré quatre heures après, personne n'y pensait plus; mais elle est accourue vers Marie, lui disant: «Raconte vite à papa que j'ai déchiré le papier.» Elle se tenait là, comme une criminelle qui attend sa condamnation; mais elle a dans sa petite idée qu'on va lui pardonner plus facilement si elle s'accuse.
En trouvant ici le nom de mon cher petit père, je suis amenée naturellement à certains souvenirs bien joyeux. Quand il rentrait, je courais invariablement au-devant de lui et m'asseyais sur une de ses bottes; alors il me promenait ainsi, tant que je le voulais, dans les appartements et dans le jardin. Maman disait en riant qu'il faisait toutes mes volontés: «Que veux-tu, répondait-il, c'est la reine!» Puis il me prenait dans ses bras, m'élevait bien haut, m'asseyait sur son épaule, m'embrassait et me caressait de toutes manières.
Cependant je ne puis dire qu'il me gâtait. Je me rappelle très bien qu'un jour où je me balançais en folâtrant, mon père vint à passer et m'appela, disant: «Viens m'embrasser, ma petite reine!» Contre mon habitude, je ne voulus point bouger et répondis d'un air mutin: «Dérange-toi, papa!» Il ne m'écouta pas et fit bien. Marie était là. «Petite mal élevée, me dit-elle, que c'est vilain de répondre ainsi à son père!» Aussitôt je sortis de ma fatale balançoire; la leçon n'avait que trop bien porté! Toute la maison retentit de mes cris de contrition; je montai vite l'escalier, et cette fois je n'appelai point maman à chaque marche; je ne pensais qu'à trouver papa, à me réconcilier avec lui, ce qui fut bien vite fait.
Je ne pouvais supporter la pensée d'avoir affligé mes bien-aimés parents; reconnaître mes torts était l'affaire d'un instant, comme le prouve encore ce trait d'enfance raconté si naturellement par ma mère elle-même:
Un matin, je voulus embrasser la petite Thérèse avant de descendre; elle paraissait profondément endormie; je n'osais donc la réveiller, quand Marie me dit: «Maman, elle fait semblant de dormir, j'en suis sûre.» Alors je me penchai sur son front pour l'embrasser; mais elle se cacha aussitôt sous sa couverture en me disant d'un air d'enfant gâté: «Je ne veux pas qu'on me voie.»—Je n'étais rien moins que contente, et le lui fis sentir. Deux minutes après je l'entendais pleurer, et voilà que bientôt, à ma grande surprise, je l'aperçois à mes côtés! Elle était sortie toute seule de son petit lit, avait descendu l'escalier pieds nus, embarrassée dans sa chemise de nuit plus longue qu'elle. Son petit visage était couvert de larmes.—«Maman, me dit-elle en se jetant à mes genoux, maman, j'ai été méchante, pardonne-moi!» Le pardon fut vite accordé. Je pris mon chérubin dans mes bras, le pressant sur mon cœur et le couvrant de baisers.
De Maman j'aimais le sourire;
Son regard profond semblait dire:
"L'Eternité me ravit et m'attire...
Je vais aller dans le Ciel bleu
Voir Dieu!"