Comme je l'ai écrit plus haut, c'est à partir de cette époque qu'il me fallut entrer dans la seconde période de mon existence, la plus douloureuse, surtout depuis l'entrée au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde mère. Cette période s'étend à partir de l'âge de quatre ans et demi jusqu'à ma quatorzième année, où je retrouvai mon caractère d'enfant, tout en comprenant de plus en plus le sérieux de la vie.

Il faut vous dire, ma Mère vénérée, qu'aussitôt la mort de maman, mon heureux caractère changea complètement. Moi, si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l'excès; un regard suffisait souvent pour me faire fondre en larmes; il fallait que personne ne s'occupât de moi; je ne pouvais souffrir la compagnie des étrangers et ne retrouvais ma gaieté que dans l'intimité de la famille. Là, je continuais à être entourée des délicatesses les plus grandes. Le cœur déjà si affectueux de mon père semblait enrichi d'un amour vraiment maternel, et je sentais mes sœurs devenues pour moi les mères les plus tendres, les plus désintéressées. Ah! si le bon Dieu n'avait pas prodigué ses bienfaisants rayons à sa petite fleur, jamais elle n'aurait pu s'acclimater sur la terre. Encore trop faible pour supporter les pluies et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des brises printanières; ces bienfaits ne lui manquèrent pas, même sous la neige de l'épreuve.

Bientôt, mon père résolut de quitter Alençon pour venir habiter Lisieux et nous rapprocher ainsi de mon oncle, frère de ma mère. Il fit ce sacrifice dans le but de confier mes sœurs, encore jeunes, à la direction de ma chère tante, afin qu'elle les guidât dans leur nouvelle mission et nous servît en quelque sorte de mère. Je ne ressentis aucun chagrin en abandonnant ma ville natale; les enfants aiment le changement et ce qui sort de l'ordinaire; ce fut donc avec plaisir que je vins à Lisieux. Je me souviens du voyage, de l'arrivée le soir chez mon oncle; je vois encore mes petites cousines, Jeanne et Marie, nous attendant sur le seuil de la maison avec ma tante. Oh! que je fus touchée de l'affection que nos chers parents nous témoignèrent!

Le lendemain, on nous conduisit dans notre nouvelle demeure, je veux dire aux Buisson nets, quartier solitaire situé tout près de la belle promenade nommée «Jardin de l'étoile». La maison louée par mon père me parut charmante: un belvédère d'où la vue s'étendait au loin, le jardin anglais devant la façade, et derrière la maison un autre grand jardin potager; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau heureux. En effet, cette riante habitation devint le théâtre de bien douces joies, de scènes de famille inoubliables. Ailleurs, comme je l'ai dit plus haut, j'étais exilée, je pleurais, je sentais que je n'avais plus de mère! Là, mon petit cœur s'épanouissait et je souriais encore à la vie.

Dès le réveil, je trouvais les caresses de mes sœurs et puis à leurs côtés je faisais ma prière. Je prenais ensuite avec Pauline ma leçon de lecture; je me rappelle que le mot cieux fut le premier que je pus lire seule. Aussitôt ma classe finie, je montais au belvédère, résidence habituelle de mon père; ah! combien j'étais heureuse lorsque j'avais de bonnes notes à lui annoncer!

Tous les après-midi j'allais faire avec lui une petite promenade, visiter le Saint Sacrement, un jour dans une église, le lendemain dans une autre. C'est ainsi que j'entrai pour la première fois dans la chapelle du Carmel. «Vois-tu, ma petite reine, me dit papa, derrière cette grande grille, il y a de saintes religieuses qui prient toujours le bon Dieu.» J'étais bien loin de penser que, neuf ans plus tard, je serais parmi elles; que là, dans ce Carmel béni, je recevrais de si grandes grâces!

Après la promenade, je rentrais à la maison où je faisais mes devoirs; puis, tout le reste du temps, je sautillais dans le jardin autour de mon bon père. Je ne savais pas jouer à la poupée; mon plus grand plaisir était de préparer des tisanes avec des graines et des écorces d'arbres. Quand mes infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite à papa, dans une jolie petite tasse qui donnait vraiment envie d'en savourer le contenu. Ce tendre père quittait aussitôt son travail et puis, en souriant, faisait semblant de boire.