Je ne sais comment décrire un mal aussi étrange: je disais des choses que je ne pensais pas, j'en faisais d'autres comme y étant forcée malgré moi; presque toujours je paraissais en délire, et cependant je suis sûre de n'avoir pas été privée un seul instant de l'usage de ma raison. Souvent, je restais évanouie pendant des heures, et d'un évanouissement tel qu'il m'eût été impossible de faire le plus léger mouvement. Toutefois, au milieu de cette torpeur extraordinaire, j'entendais distinctement ce qui se disait autour de moi, même à voix basse, je me le rappelle encore.

Et quelles frayeurs le démon m'inspirait! J'avais peur absolument de tout: mon lit me semblait entouré de précipices affreux; certains clous, fixés au mur de la chambre, prenaient à mes yeux l'image terrifiante de gros doigts noirs carbonisés, et me faisaient jeter des cris d'épouvante. Un jour, tandis que papa me regardait en silence, son chapeau qu'il tenait à la main se transforma tout à coup en je ne sais quelle forme horrible, et je manifestai une si grande frayeur que ce pauvre père partit en sanglotant.

Mais, si le bon Dieu permettait au démon de s'approcher extérieurement de moi, il m'envoyait aussi des anges visibles pour me consoler et me fortifier. Marie ne me quittait pas, jamais elle ne témoignait d'ennui, malgré toute la peine que je lui donnais; car je ne pouvais souffrir qu'elle s'éloignât de moi. Pendant les repas, où Victoire me gardait, je ne cessais d'appeler avec larmes: «Marie! Marie!» Lorsqu'elle voulait sortir, il fallait que ce fût pour aller à la messe ou pour voir Pauline; alors seulement, je ne disais rien.

Et Léonie! et ma petite Céline! Que n'ont-elles pas fait pour moi! Le dimanche, elles venaient s'enfermer des heures entières avec une pauvre enfant qui ressemblait à une idiote. Ah! mes chères petites sœurs, que je vous ai fait souffrir!

Mon oncle et ma tante étaient aussi pleins d'affection pour moi. Ma tante venait tous les jours me voir et m'apportait mille gâteries[17]. Je ne saurais dire combien ma tendresse pour ces chers parents augmenta pendant cette maladie. Je compris mieux que jamais ce que nous disait souvent mon père: «Rappelez-vous toujours, mes enfants, que votre oncle et votre tante ont à votre égard un dévouement peu ordinaire.» Aux jours de sa vieillesse, il l'expérimenta lui-même; et maintenant, comme il doit protéger et bénir ceux qui lui prodiguèrent des soins si dévoués!

Dans les moments où la souffrance était moins vive, je mettais ma joie à tresser des couronnes de pâquerettes et de myosotis pour la Vierge Marie. Nous étions alors au beau mois de mai, toute la nature se paraît de fleurs printanières; seule, la petite fleur languissait et semblait à jamais flétrie! Cependant elle avait un soleil auprès d'elle, et ce soleil était la statue miraculeuse de la Reine des Cieux. Souvent, bien souvent, la petite fleur tournait sa corolle vers cet Astre béni.

Un jour, je vis mon père entrer dans ma chambre; il paraissait très ému, et, s'avançant vers Marie, il lui donna plusieurs pièces d'or avec une expression de grande tristesse, la priant d'écrire à Paris pour demander une neuvaine de messes au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, afin d'obtenir la guérison de sa pauvre petite reine. Ah! que je fus touchée en voyant sa foi et son amour! Que j'aurais voulu me lever et lui dire que j'étais guérie! Hélas! mes désirs ne pouvaient faire un miracle, et il en fallait un bien grand pour me rendre à la vie! Oui, il fallait un grand miracle, et, ce miracle, Notre-Dame des Victoires le fit entièrement.

Un dimanche, pendant la neuvaine, Marie sortit dans le jardin, me laissant avec Léonie qui lisait près de la fenêtre. Au bout de quelques minutes, je me mis à appeler presque tout bas: «Marie! Marie!» Léonie étant habituée à m'entendre toujours gémir ainsi n'y fit pas attention; alors je criai bien haut et Marie revint à moi. Je la vis parfaitement entrer; mais hélas! pour la première fois, je ne la reconnus pas. Je cherchais tout autour de moi, je plongeais dans le jardin un regard anxieux, et je recommençais à appeler: «Marie! Marie!»

C'était une souffrance indicible que cette lutte forcée, inexplicable, et Marie souffrait peut-être plus encore que sa pauvre Thérèse! Enfin, après de vains efforts pour se faire reconnaître, elle se tourna vers Léonie, lui dit un mot tout bas, et disparut pâle et tremblante.

Ma petite Léonie me porta bientôt près de la fenêtre; alors je vis dans le jardin, sans la reconnaître encore, Marie, qui marchait doucement, me tendant les bras, me souriant, et m'appelant de sa voix la plus tendre: «Thérèse, ma petite Thérèse!» Cette dernière tentative n'ayant pas réussi davantage, ma sœur chérie s'agenouilla en pleurant au pied de mon lit, et, se tournant vers la Vierge bénie, elle l'implora avec la ferveur d'une mère qui demande, qui veut la vie de son enfant. Léonie et Céline l'imitèrent, et ce fut un cri de foi qui força la porte du ciel.