Oui, je puis le dire, non seulement pour ce que je viens d'écrire, mais pour d'autres épreuves plus sensibles encore, la souffrance m'a tendu les bras dès mon entrée et je l'ai embrassée avec amour. Ce que je venais faire au Carmel, je l'ai déclaré dans l'examen solennel qui précéda ma profession: Je suis venue pour sauver les âmes, et surtout afin de prier pour les prêtres. Lorsqu'on veut atteindre un but, il faut en prendre les moyens; et Jésus m'ayant fait comprendre qu'il me donnerait des âmes par la croix, plus je rencontrais de croix, plus mon attrait pour la souffrance augmentait. Pendant cinq années, cette voie fut la mienne; mais j'étais seule à la connaître. Voilà justement la fleur ignorée que je voulais offrir à Jésus, cette fleur dont le parfum ne s'exhale que du côté des cieux.

Le Révérend Père Pichon[54], deux mois après mon entrée, fut surpris lui-même de l'action de Dieu sur mon âme; il croyait ma ferveur tout enfantine et ma voie bien douce. Mon entretien avec ce bon Père m'eût apporté de grandes consolations, sans la difficulté extrême que j'éprouvais à m'épancher. Je lui fis cependant une confession générale, après laquelle il prononça ces paroles: «En présence de Dieu, de la sainte Vierge, des Anges et de tous les Saints, je déclare que jamais vous n'avez commis un seul péché mortel; remerciez le Seigneur de ce qu'il a fait pour vous gratuitement, sans aucun mérite de votre part.»

Sans aucun mérite de ma part! Ah! je n'avais pas de peine à le croire! Je sentais combien j'étais faible, imparfaite: seule, la reconnaissance remplissait mon cœur. La crainte d'avoir terni la robe blanche de mon baptême me faisait beaucoup souffrir, et cette assurance, sortie de la bouche d'un directeur comme le désirait notre Mère sainte Thérèse, c'est-à-dire «unissant la science à la vertu», me paraissait venir de Dieu lui-même. Le bon Père me dit encore: «Mon enfant, que Notre-Seigneur soit toujours votre Supérieur et votre Maître des novices.» Il le fut en effet, et aussi mon Directeur. Par là, je ne veux pas dire que mon âme ait été fermée à mes supérieurs; bien loin de leur cacher mes dispositions, j'ai toujours essayé d'être pour eux un livre ouvert.

Notre Maîtresse était une vraie sainte, le type achevé des premières carmélites; je ne la quittais pas un instant, car elle m'apprenait à travailler. Sa bonté pour moi ne se peut dire, je l'aimais beaucoup, je l'appréciais; et cependant mon âme ne se dilatait pas. Je ne savais comment exprimer ce qui se passait en moi, les termes me manquaient, mes directions devenaient un supplice, un vrai martyre.

Une de nos anciennes Mères sembla comprendre un jour ce que je ressentais. Elle me dit à la récréation: «Ma petite fille, il me semble que vous ne devez pas avoir grand chose à dire à vos supérieurs.

—Pourquoi pensez-vous cela, ma Mère?

—Parce que votre âme est extrêmement simple; mais, quand vous serez parfaite, vous deviendrez plus simple encore; plus on s'approche de Dieu, plus on se simplifie.»

La bonne Mère avait raison. Cependant la difficulté extrême que j'éprouvais à m'ouvrir, tout en venant de ma simplicité, était une véritable épreuve. Aujourd'hui, sans cesser d'être simple, j'exprime mes pensées avec une très grande facilité.

J'ai dit que Jésus m'avait servi de directeur. A peine le Révérend Père Pichon se chargeait-il de mon âme, que ses supérieurs l'envoyèrent au Canada. Réduite à ne recevoir qu'une lettre par an, la petite fleur transplantée sur la montagne du Carmel se tourna bien vite vers le Directeur des directeurs et s'épanouit à l'ombre de sa croix, ayant pour rosée bienfaisante ses larmes, son sang divin, et pour soleil radieux sa Face adorable.

Jusqu'alors je n'avais pas sondé la profondeur des trésors renfermés dans la sainte Face; ce fut ma petite Mère Agnès de Jésus qui m'apprit à les connaître. De même qu'autrefois elle avait précédé ses trois sœurs au Carmel; de même elle avait pénétré la première les mystères d'amour cachés dans le Visage de notre Epoux; alors, elle me les a découverts, et j'ai compris... J'ai compris mieux que jamais ce qu'est la véritable gloire. Celui dont le royaume n'est pas de ce monde[55], me montra que la royauté seule enviable consiste à vouloir être ignorée et comptée pour rien[56], à mettre sa joie dans le mépris de soi-même. Ah! comme celui de Jésus, je voulais que mon visage fût caché à tous les yeux, que sur la terre personne ne me reconnût[57]: j'avais soif de souffrir et d'être oubliée.