Vous ai-je parlé, ma Mère, de ma prédilection pour la neige? Toute petite, sa blancheur me ravissait. D'où me venait ce goût pour la neige? Peut-être de ce qu'étant une petite fleur d'hiver, la première parure dont mes yeux d'enfant virent la terre embellie fut son blanc manteau. Je voulais donc voir, le jour de ma prise d'habit, la nature comme moi parée de blanc. Mais la veille, la température était si douce qu'on aurait pu se croire au printemps et je n'espérais plus la neige. Le 10, au matin, pas de changement! Je laissai donc là mon désir d'enfant, irréalisable, et je sortis du monastère.
Mon père m'attendait à la porte de clôture. S'avançant vers moi, les yeux pleins de larmes, et me pressant sur son cœur: «Ah! s'écria-t-il, la voilà donc ma petite reine[58]!» Puis, m'offrant son bras, nous fîmes solennellement notre entrée à la chapelle. Ce jour fut son triomphe, sa dernière fête ici-bas! Toutes ses offrandes étaient faites[59], sa famille appartenait à Dieu. Céline lui ayant confié que plus tard elle abandonnerait aussi le monde pour le Carmel, ce père incomparable avait répondu dans un transport de joie: «Viens, allons ensemble devant le Saint Sacrement remercier le Seigneur des grâces qu'il accorde à notre famille, et de l'honneur qu'il me fait de se choisir des épouses dans ma maison. Oui, le bon Dieu me fait un grand honneur en me demandant mes enfants. Si je possédais quelque chose de mieux, je m'empresserais de le lui offrir.» Ce mieux, c'était lui-même! Et le Seigneur le reçut comme une hostie d'holocauste, il l'éprouva comme l'or dans la fournaise et le trouva, digne de lui[60].
Après la cérémonie extérieure, quand je rentrai au monastère, Monseigneur entonna le Te Deum. Un prêtre lui fit remarquer que ce cantique ne se chantait qu'aux professions, mais l'élan était donné et l'hymne d'action de grâces se continua jusqu'à la fin. Ne fallait-il pas que cette fête fût complète, puisqu'en elle se réunissaient toutes les autres?
Au moment où je mettais le pied dans la clôture, mon regard se porta d'abord sur mon joli petit Jésus[61] qui me souriait au milieu des fleurs et des lumières; puis me tournant vers le préau, je le vis tout couvert de neige! Quelle délicatesse de Jésus! Comblant les désirs de sa petite fiancée, il lui donnait de la neige! Quel est donc le mortel, si puissant soit-il, qui puisse en faire tomber du ciel un seul flocon pour charmer sa bien-aimée?
Tout le monde s'étonna de cette neige comme d'un véritable événement, à cause de la température contraire; et depuis, bien des personnes instruites de mon désir parlèrent souvent, je le sais, «du petit miracle» de ma prise d'habit, trouvant que j'avais un singulier goût d'aimer la neige... Tant mieux! cela faisait ressortir davantage encore l'incompréhensible condescendance de l'Epoux des vierges, de Celui qui chérit les lis blancs comme la neige.
Monseigneur entra après la cérémonie et me combla de toutes sortes de bontés paternelles: il me rappela, devant tous les prêtres qui l'entouraient, ma visite à Bayeux, mon voyage à Rome, sans oublier les cheveux relevés; puis, me prenant la tête dans ses mains, Sa Grandeur me caressa longtemps. Notre-Seigneur me fit alors penser avec une ineffable douceur aux caresses qu'il me prodiguera bientôt devant l'assemblée des Saints, et cette consolation me devint comme un avant-goût de la gloire céleste.
Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre
Fixer sa tente au sommet du Thabor
Avec Jésus, c'est gravir le Calvaire
C'est regarder la Croix comme un trésor!...
Je viens de le dire, la journée du 10 janvier fut le triomphe de mon bon père; je compare cette fête à l'entrée de Jésus à Jérusalem, le dimanche des Rameaux. Comme celle de notre divin Maître, sa gloire d'un jour fut suivie d'une passion douloureuse; et de même que les souffrances de Jésus percèrent le cœur de sa divine Mère, de même nos cœurs ressentirent bien profondément les blessures et les humiliations de celui que nous chérissions le plus sur la terre...
Je me rappelle qu'au mois de juin 1888,—au moment où nous craignions pour lui une paralysie cérébrale—je surpris notre Maîtresse en lui disant: «Je souffre beaucoup, ma Mère, mais je le sens, je puis souffrir davantage encore.» Je ne pensais pas alors à l'épreuve qui nous attendait. Je ne savais pas que, le 12 février, un mois après ma prise d'habit, notre père vénéré s'abreuverait à un calice aussi amer!... Ah! je n'ai pas dit alors pouvoir souffrir davantage! Les paroles ne peuvent exprimer mes angoisses et celles de mes sœurs; je n'essaierai pas de les écrire...