Ah! comme il n'y a bien que le bon Dieu tout seul qui connaisse le fond des cœurs! Comme les créatures ont de courtes pensées! Lorsqu'elles voient une âme dont les lumières surpassent les leurs, elles en concluent que le divin Maître les aime moins. Et depuis quand donc n'a-t-il plus le droit de se servir de l'une de ses créatures pour dispenser à ses enfants la nourriture qui leur est nécessaire? Au temps de Pharaon, le Seigneur avait encore ce droit; car, dans l'Ecriture, il dit à ce monarque: «Je vous ai élevé tout exprès pour faire éclater en vous MA PUISSANCE, afin que mon nom soit annoncé par toute la terre[111].» Les siècles ont succédé aux siècles depuis que le Très-Haut prononça ces paroles, et sa conduite n'a pas changé: toujours il s'est choisi des instruments parmi les peuples pour faire son œuvre dans les âmes.

Si la toile peinte par un artiste pouvait penser et parler, certainement elle ne se plaindrait pas d'être sans cesse touchée et retouchée par le pinceau; elle n'envierait pas non plus le sort de cet objet, sachant que ce n'est point au pinceau, mais à l'artiste qui le dirige, qu'elle doit la beauté dont elle est revêtue. Le pinceau de son côté ne pourrait se glorifier du chef-d'œuvre exécuté par son moyen, car il n'ignorerait pas que les artistes ne sont jamais embarrassés, qu'ils se jouent des difficultés et se servent parfois, pour leur plaisir, des instruments les plus faibles, les plus défectueux.

Ma Mère vénérée, je suis un petit pinceau que Jésus a choisi pour peindre son image dans les âmes que vous m'avez confiées. Un artiste a plusieurs pinceaux, il lui en faut au moins deux: le premier, qui est le plus utile, donne les teintes générales et couvre complètement la toile en fort peu de temps; l'autre, plus petit, sert pour les détails. Ma Mère, c'est vous qui me représentez le précieux pinceau que la main de Jésus tient avec amour lorsqu'il veut faire un grand travail dans l'âme de vos enfants; et moi, je suis le tout petit qu'il daigne employer ensuite pour les moindres détails.

La première fois que le divin Maître saisit son petit pinceau, ce fut vers le 8 décembre 1892; je me rappellerai toujours cette époque comme un temps de grâces.

En entrant au Carmel, je trouvai au noviciat une compagne plus âgée que moi de huit ans; et, malgré la différence des années, il s'établit entre nous une véritable intimité. Pour favoriser cette affection qui semblait propre à donner des fruits de vertu, de petits entretiens spirituels nous furent permis: ma chère compagne me charmait par son innocence, son caractère expansif et ouvert; mais, d'un autre côté, je m'étonnais de voir combien son affection pour vous, ma Mère, était différente de la mienne; de plus, bien des choses dans sa conduite me paraissaient regrettables. Cependant le bon Dieu me faisait déjà comprendre qu'il est des âmes que sa miséricorde ne se lasse pas d'attendre, auxquelles il ne donne sa lumière que par degrés; aussi je me gardais bien de vouloir devancer son heure.

Réfléchissant un jour sur cette permission qui nous avait été donnée de nous entretenir ensemble, comme il est dit dans nos saintes constitutions: «pour nous enflammer davantage en l'amour de notre Epoux», je pensai avec tristesse que nos conversations n'atteignaient pas le but désiré; et je vis clairement qu'il ne fallait plus craindre de parler, ou bien alors cesser des entretiens qui ressemblaient à ceux des amies du monde. Je suppliai Notre-Seigneur de mettre sur mes lèvres des paroles douces et convaincantes, ou plutôt de parler lui-même pour moi. Il exauça ma prière; car ceux qui tournent leurs regards vers lui en seront éclairés[112], et la lumière s'est levée dans les ténèbres pour ceux qui ont le cœur droit[113]. La première parole, je me l'applique à moi-même, et la seconde à ma compagne qui véritablement avait le cœur droit.

A l'heure marquée pour notre entrevue, ma pauvre petite sœur vit bien dès le début que je n'étais plus la même, elle s'assit à mes côtés en rougissant; alors, la pressant sur mon cœur, je lui dis avec tendresse tout ce que je pensais d'elle. Je lui montrai en quoi consiste le véritable amour, je lui prouvai qu'en aimant sa Mère Prieure d'une affection naturelle c'était elle-même qu'elle aimait, je lui confiai les sacrifices que j'avais été obligée de faire à ce sujet au commencement de ma vie religieuse; et bientôt ses larmes se mêlèrent aux miennes. Elle convint très humblement de ses torts, reconnut que je disais vrai, et me promit de commencer une vie nouvelle, me demandant comme une grâce de l'avertir toujours de ses fautes. A partir de ce moment, notre affection devint toute spirituelle; en nous se réalisait l'oracle de l'Esprit-Saint: «Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée[114]

O ma Mère, vous savez bien que je n'avais pas l'intention de détourner de vous ma compagne, je voulais seulement lui dire que le véritable amour se nourrit de sacrifices, et que plus l'âme se refuse de satisfactions naturelles, plus sa tendresse devient forte et désintéressée.

Je me souviens qu'étant postulante j'avais parfois de si violentes tentations de me satisfaire et de trouver quelques gouttes de joie, que j'étais obligée de passer rapidement devant votre cellule et de me cramponner à la rampe de l'escalier pour ne point retourner sur mes pas. Il me venait à l'esprit quantité de permissions à demander, mille prétextes pour donner raison à ma nature et la contenter. Que je suis heureuse maintenant de m'être privée dès le début de ma vie religieuse! Je jouis déjà de la récompense promise à ceux qui combattent courageusement. Je ne sens plus qu'il soit nécessaire de me refuser les consolations du cœur; car mon cœur est affermi en Dieu... Parce qu'il l'a aimé uniquement, il s'est agrandi peu à peu, jusqu'à donner à ceux qui lui sont chers une tendresse incomparablement plus profonde que s'il s'était concentré dans une affection égoïste et infructueuse.

Je vous ai parlé, ma Mère bien-aimée, du premier travail que Jésus et vous avez daigné accomplir par le petit pinceau; mais il n'était que le prélude du tableau de maître que vous lui avez ensuite confié.