Et moi, tout heureuse de suivre le penchant de mon cœur, je sers vite des mets moins amers... Oui, mais... je m'aperçois qu'il ne faut pas trop s'avancer... un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes! Si j'ai le malheur de dire la moindre chose qui semble atténuer les vérités de la veille, je vois ma petite sœur essayer de se raccrocher aux branches... Alors j'ai recours à la prière, je jette un regard intérieur sur la Vierge Marie, et Jésus triomphe toujours! Ah! c'est la prière et le sacrifice qui font toute ma force, ce sont mes armes invincibles; elles peuvent, bien plus que les paroles, toucher les cœurs, je le sais par expérience.

Pendant le carême, il y a deux ans, une novice vint me trouver toute rayonnante: «Si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai rêvé cette nuit! J'étais auprès de ma sœur qui est si mondaine, et je voulais la détacher de toutes les vanités du monde; pour cela je lui expliquais ces paroles de votre cantique: Vivre d'amour:

T'aimer, Jésus, quelle perte féconde!
Tous mes parfums sont à loi sans retour.

Je sentais bien que mon discours pénétrait jusqu'au fond de son âme, et j'étais ravie de joie. Ce matin, je pense que le bon Dieu veut peut-être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais à Pâques pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut pour son épouse! Qu'en pensez-vous?» Je répondis simplement qu'elle pouvait bien en demander la permission.

Comme le carême ne touchait pas à sa fin, vous avez été surprise, ma Mère, d'une demande si prématurée; et, visiblement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que les carmélites doivent sauver les âmes plutôt par la prière que par des lettres. En apprenant cette décision, je dis à ma chère petite sœur: «Il faut nous mettre à l'œuvre, prions beaucoup; quelle joie si, à la fin du carême, nous étions exaucées!» O miséricorde infinie du Seigneur! A la fin du carême, une âme de plus se consacrait à Jésus! C'était un véritable miracle de la grâce: miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice!

Qu'elle est donc grande la puissance de la prière! On dirait une reine ayant toujours libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point nécessaire, pour être exaucé, de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance; s'il en était ainsi, que je serais à plaindre!

En dehors de l'office divin que je suis heureuse, quoique bien indigne, de réciter chaque jour, je n'ai pas le courage de m'astreindre à chercher dans les livres de belles prières; cela me fait mal à la tête, il y en a tant! Et puis, elles sont toutes plus belles les unes que les autres! Ne pouvant donc les réciter toutes, et ne sachant lesquelles choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire: je dis tout simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me comprend.

Pour moi, la prière c'est un élan du cœur, c'est un simple regard jeté vers le ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au milieu de l'épreuve comme au sein de la joie! Enfin c'est quelque chose d'élevé, de surnaturel, qui dilate l'âme et l'unit à Dieu. Quelquefois, lorsque mon esprit se trouve dans une si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pensée, je récite très lentement un Pater ou un Ave Maria; ces prières seules me ravissent, elles nourrissent divinement mon âme et lui suffisent.

Mais où en étais-je de mon sujet? Me voici de nouveau perdue dans un dédale de réflexions... Pardonnez-moi, ma Mère, d'être si peu précise! Cette histoire, j'en conviens, est un écheveau bien embrouillé. Hélas! je ne saurais mieux faire; j'écris comme les pensées me viennent, je pêche au hasard dans le petit ruisseau de mon cœur, et je vous offre ensuite mes petits poissons comme ils se laissent prendre.

J'en étais donc aux novices qui souvent me disent: «Mais vous avez une réponse à tout, je croyais cette fois vous embarrasser... où donc allez-vous chercher ce que vous nous enseignez?» Il en est même d'assez candides pour croire que je lis dans leur âme, parce qu'il m'est arrivé de les prévenir en leur révélant—sans révélation—ce qu'elles pensaient.