[CHAPITRE V.]
Encouragement à l'ame qui est dans la tentation.
Ces grands assauts et ces tentations si puissantes, Philothée, ne sont jamais permises de Dieu que contre les ames qu'il veut élever à son pur et excellent amour; mais il ne s'ensuit pas pourtant qu'après cela elles soient assurées d'y parvenir; car il est arrivé maintes fois que ceux qui avoient été constans en de si violentes attaques ne correspondant pas après fidèlement à la faveur divine, se sont trouvés vaincus en de bien petites tentations. Ce que je dis, afin que s'il vous arrive jamais d'être affligée de si grandes tentations, vous sachiez que Dieu vous accorde une faveur extraordinaire, par laquelle il déclare qu'il veut vous agrandir à ses yeux, et que néanmoins vous soyez toujours humble et craintive, ne vous promettant de pouvoir vaincre les menues tentations, après avoir surmonté les grandes, que par une fidélité continuelle aux mouvemens de la grâce.
Cela posé, quelques tentations qui vous arrivent, et quelque délectation qui s'ensuive, tant que votre volonté refusera son consentement, non-seulement à la tentation, mais encore à la délectation, ne vous troublez aucunement; car Dieu n'en est point offensé. Quand un homme est pâmé, et qu'il ne donne plus aucun signe de vie, on lui met la main sur la cœur; et pour peu qu'on y sente de mouvement, on juge qu'il est en vie, et qu'au moyen de quelque liqueur forte et subtile on peut lui faire retrouver le sentiment. Ainsi arrive-t-il quelquefois que par la violence des tentations il semble que notre ame est tombée en une défaillance totale de ses forces, et que, comme pâmée, elle n'a plus ni mouvement, ni vie spirituelle; mais si nous voulons connoître ce qui en est, mettons la main sur le cœur. Considérons si le cœur et la volonté ont encore leur mouvement spirituel, c'est-à-dire s'ils font bien leur devoir en refusant de consentir à la tentation et à la délectation; car tant que le mouvement du refus est dans notre cœur, nous sommes assurés que la charité, vraie vie de notre ame, est en nous, et que Jésus-Christ, notre Sauveur, se trouve en notre cœur, bien qu'il y soit couvert et caché; de sorte que par l'usage continuel de l'oraison, des sacremens, et de la confiance en Dieu, les forces nous reviendront, et nous vivrons d'une vie très-douce et très-parfaite.
[CHAPITRE VI.]
Comment la tentation et la délectation peuvent être péchés.
La princesse dont nous avons parlé, ne peut être blâmée de la proposition qui lui est faite, puisque, comme nous l'avons supposé, elle lui arrive contre son gré. Mais si au contraire elle se l'étoit attirée par quelques manières qui eussent pu en faire naître la pensée, ayant voulu, par exemple, plaire à celui qui la recherche, indubitablement elle seroit coupable de la recherche elle-même; et encore qu'elle en fît la délicate, elle ne laisseroit pas d'en mériter le blâme et la peine. Ainsi arrive-t-il quelquefois que la seule tentation nous met en péché, parce que nous sommes cause qu'elle nous arrive. Par exemple, je sais qu'en jouant je suis exposé à la colère et au blasphème, et que le jeu me sert de tentation à cela; dès lors je pèche toutes les fois que je joue, et je suis coupable de toutes les tentations qui m'arrivent au jeu. De même je sais qu'une certaine compagnie est pour moi une occasion de tentation et de chute, et néanmoins j'y vais volontairement; il est indubitable que je suis coupable de toutes les tentations que j'y aurai.
Quand la délectation qui arrive de la tentation peut être évitée, c'est toujours un péché de la recevoir; et le péché est plus ou moins grand, selon que le plaisir qu'on y prend, et le consentement qu'on y donne, est grand ou petit, de longue ou de courte durée. Si cette princesse dont nous avons parlé, écoute non-seulement la proposition déshonnête qui lui est faite, mais y prend plaisir et en occupe son cœur avec joie, elle est fort blâmable; car bien qu'elle ne veuille pas l'exécution de ce qu'on lui demande, elle consent néanmoins à y appliquer son cœur par le plaisir qu'elle y prend: or appliquer volontairement son cœur à une chose déshonnête est toujours une chose blâmable; et c'est tellement dans l'application du cœur que consiste la faute, que, sans elle, l'application des sens ne peut être un péché.
Quand donc vous serez tentée de quelque péché, considérez si vous avez donné volontairement sujet d'être tentée; car pour lors la tentation même vous met en état de péché, à cause du danger dans lequel vous vous êtes jetée; et cela s'entend si vous avez pu éviter commodément l'occasion, et que vous avez prévu ou dû prévoir l'arrivée de la tentation. Mais si vous n'avez donné nul sujet à la tentation, elle ne peut aucunement vous être imputée à péché.