6. Avez-vous bien conservé le fruit des consolations reçues? vous en aurez de nouvelles; car à qui a, on donnera davantage; mais à celui qui n'a pas ce qu'on lui a donné, et qui l'a perdu par sa faute, on lui ôtera même ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire qu'on le privera des grâces qui lui étoient préparées. La pluie vivifie les plantes qui ont de la verdeur; mais à celles qui n'en ont pas, elle ôte encore le peu de vie qu'elles semblent avoir, et les détruit tout-à-fait. C'est pour ces raisons et autres semblables que nous perdons les consolations de Dieu, et que nous tombons en mille sécheresses et stérilités d'esprit. Examinons donc notre conscience, pour voir s'il n'y a pas en nous quelques-uns de ces défauts. Mais souvenons-nous, Philothée, de faire cet examen sans inquiétude, ni curiosité. Que si après avoir fidèlement considéré nos dispositions, nous trouvons en nous-mêmes la cause du mal, il en faut remercier Dieu; car le mal est à moitié guéri quand on en a découvert la cause. Si au contraire vous ne voyez rien en particulier qui vous semble avoir causé cette sécheresse, ne vous amusez point à une plus curieuse recherche; mais avec toute simplicité, faites ce que je vais vous dire.

1. Humiliez-vous grandement devant Dieu en la connoissance de votre néant et de votre misère. Dites du fond du cœur: hélas! que suis-je, quand je suis abandonnée à moi-même? rien, Seigneur, qu'une terre desséchée et ouverte de toute part, qui a un extrême besoin de pluie, et que le vent réduit en poussière.

2. Invoquez Dieu, et demandez-lui la suavité de sa grâce: Rendez-moi, ô Seigneur! la joie salutaire de votre esprit. Mon Père, s'il est possible, éloignez de moi ce calice. O Sauveur Jésus! arrêtez ce vent brûlant qui dessèche mon cœur; et vous, ô précieux vent des consolations, venez, soufflez sur moi, et les plantes de mon jardin répandront une odeur douce et agréable.

3. Allez à votre confesseur, ouvrez-lui votre cœur, faites-lui bien voir tous les replis de votre ame, prenez tous les avis qu'il vous donnera, avec grande simplicité et humilité; car Dieu, qui aime infiniment l'obéissance, rend souvent utiles les conseils que l'on reçoit d'autrui et surtout de ceux qu'il a établis pour conduire les ames, lors même qu'il y a peu apparence d'un heureux succès; c'est ainsi qu'il rendit profitables à Naaman les eaux du Jourdain, dont Elizée, sans aucune apparence de raison humaine, lui avoit ordonné l'usage.

4. Mais après tout cela, rien n'est si utile en de telles sécheresses et stérilités, que de ne pas désirer avec trop d'empressement d'en être délivré. Je ne dis pas qu'on ne doive faire de simples souhaits de délivrance, mais je dis qu'on ne doit pas trop s'y attacher et qu'il faut s'abandonner à la Providence pour qu'elle mette à notre peine le terme qui lui plaira. Disons donc à Dieu en ce temps-là: disons donc avec ces désirs que nous pouvons nous permettre et au milieu de ces épines que nous devons supporter: ô mon Père! s'il est possible, éloignez de moi ce calice; mais ajoutons aussi de grand courage: Toutefois que votre volonté soit faite, et non la mienne; et arrêtons-nous à cela avec le plus de tranquillité que nous pourrons; car Dieu, nous voyant en cette sainte indifférence, nous favorisera de plusieurs grâces et consolations: comme quand il vit Abraham déterminé à lui sacrifier son fils, il se contenta de cet acte de résignation et le récompensa par une vision très-agréable et par la bénédiction qu'il lui donna ainsi qu'à sa postérité. Nous devons donc, en toutes sortes d'afflictions, tant corporelles que spirituelles, et parmi les distractions ou les privations de la dévotion sensible qui nous arrivent, dire de tout notre cœur et avec une profonde soumission: le Seigneur m'a donné les consolations; le Seigneur me les a ôtées; que ton saint nom soit béni; car, persévérant en cette pratique d'humilité, il nous rendra ses délicieuses faveurs, comme il fit à Job, qui usa constamment de ces mêmes paroles en toutes ses désolations.

5. Enfin, Philothée, parmi toutes nos sécheresses et nos stérilités ne perdons point courage. Mais, attendant avec patience le retour des consolations, allons toujours notre train. Ne négligeons pour cela aucun exercice de piété; au contraire, multiplions, s'il est possible, nos bonnes œuvres; et ne pouvant rien présenter de mieux à notre époux, offrons-lui notre cœur tout sec qu'il est; cet hommage ne lui sera pas moins agréable, pourvu que nous soyons bien déterminés à l'aimer toujours. Quand le printemps est beau, les abeilles font plus de miel et moins de moucherons; parce qu'à la faveur du beau temps elles s'amusent tant à faire leur cueillette sur les fleurs, qu'elles en oublient la production de leurs nymphes; mais quand le printemps est âpre et nébuleux, elles font plus de nymphes et moins de miel; car ne pouvant pas sortir pour faire la cueillette du miel, elles s'occupent davantage à multiplier leur race. Il arrive aussi maintes fois, Philothée, que l'ame, se voyant au beau printemps des consolations spirituelles, s'amuse tant à les amasser et à les sucer, que par l'abondance de ces douces délices elle fait beaucoup moins de bonnes œuvres, tandis que parmi les âpretés et stérilités spirituelles, à mesure qu'elle se voit privée des sentimens agréables de la dévotion, elle en multiplie d'autant plus les œuvres solides, et abonde en la génération intérieure des vraies vertus de patience, d'humilité, de mépris de soi-même, de résignation et de détachement.

C'est donc un grand abus en plusieurs personnes, et notamment parmi les femmes, de croire que le service de Dieu, sans goût, sans douceur, sans attrait sensible, en soit pour cela moins agréable à sa divine majesté; puisqu'au contraire nos actions sont comme les roses, qui étant fraîches ont plus de grâce, mais étant sèches ont plus de force et d'odeur: car, bien que nos œuvres faites avec goût nous soient plus agréables, à nous qui ne regardons que notre propre consolation, toujours est-il qu'étant faites avec sécheresse et dégoût, elles ont plus d'odeur et de valeur devant Dieu. Oui, chère Philothée, en temps de sécheresse, notre volonté nous porte au service de Dieu comme de vive force; et par conséquent il faut qu'elle soit plus vigoureuse et plus constante qu'au temps des consolations; ce n'est pas grand'chose de servir un prince parmi les douceurs de la paix, et les délices de la cour; mais de le servir au milieu des fatigues de la guerre, parmi les troubles et les persécutions, c'est une vraie marque de fidélité et de constance. La bienheureuse Angèle de Foligny dit que l'oraison la plus agréable à Dieu est celle qui se fait par force et contrainte, c'est-à-dire celle que nous faisons, non par goût et par inclination, mais purement pour plaire à Dieu, notre volonté ne s'y portant que comme à contre-cœur, et devant toujours forcer et violenter les répugnances et les ennuis qu'elle y rencontre. J'en dis de même de toutes sortes de bonnes œuvres; car plus nous y trouvons de contradictions, soit extérieures, soit intérieures, plus elles sont estimées et prisées de Dieu. Moins il y a de notre intérêt particulier en la poursuite des vertus, plus la pureté de l'amour divin y reluit; l'enfant baise aisément sa mère quand elle lui donne du sucre; mais c'est signe qu'il l'aime beaucoup, s'il la baise après qu'elle lui aura donné de l'absynthe ou du chicotin.


[CHAPITRE XV.]

Confirmation et éclaircissement de ce qui a été dit, par un exemple remarquable.