Le monde vous dira, ma Philothée, que ces exercices et ces avis sont en si grand nombre, que qui voudra les observer, il ne faudra pas qu'il pense à autre chose. Hélas! chère Philothée, quand nous ne ferions autre chose, nous ferions bien assez, puisque nous ferions ce que nous devrions faire en ce monde; mais ne voyez-vous pas la ruse? S'il falloit faire tous ces exercices tous les jours, il est vrai qu'ils nous occuperoient totalement; mais ils ne faut les faire qu'en temps et lieu, et chacun selon l'occurrence. Combien y a-t-il de lois civiles au digeste et au code lesquelles doivent être fidèlement observées! mais cela s'entend selon les occurrences, et non dans le sens qu'il les faut toutes pratiquer tous les jours. Au demeurant, David, tout roi qu'il étoit, et malgré toutes ses affaires, pratiquoit bien plus d'exercices que je ne vous en ai marqué. Saint Louis, roi si admirable et dans la paix et dans la guerre, prince si appliqué et à rendre la justice, et à gouverner son royaume, saint Louis entendoit tout les jours deux messes, disoit vêpres et complies avec son chapelain, faisoit sa méditation, visitoit les hôpitaux tous les vendredis, se confessoit, prenoit la discipline, assistoit très-souvent au sermon, faisoit fort souvent des conférences spirituelles, et avec tout cela, dès qu'une occasion se présentoit de pourvoir au bien de l'Etat, il s'en saisissoit aussitôt, et en tiroit bon parti; et sa cour étoit plus belle et plus florissante qu'on ne l'a voit jamais vue sous ses prédécesseurs. Faites donc hardiment ces exercices, Philothée, ainsi que je vous les ai marqués, et Dieu vous donnera encore et assez de temps et assez de force pour faire tout le reste de vos affaires: oui, quand même il devroit pour cela arrêter le soleil, comme il fit au temps de Josué. Nous faisons toujours assez quand Dieu travaille avec nous.

Le monde dira encore que je suppose presque partout que ma Philothée a le don de l'oraison mentale, et que néanmoins chacun ne l'a pas; en sorte que cette Introduction ne pourra pas servir à tous. Il est vrai, sans doute, j'ai supposé cela; et il est vrai encore que chacun n'a pas le don de l'oraison mentale; mais il est vrai aussi que presque chacun le peut avoir, même les plus grossiers, pourvu qu'ils aient de bons conducteurs, et qu'ils veuillent travailler pour cela autant que la chose le mérite. Et s'il s'en trouve qui n'aient ce don en aucune sorte de degré, ce que je ne pense pas pouvoir arriver que fort rarement, leur directeur suppléera facilement à ce défaut, en leur prescrivant de lire ou d'entendre lire avec une grande attention les mêmes considérations qui sont dans les méditations.


[CHAPITRE XVIII.]

Trois derniers et principaux avis pour cette Introduction.

Refaites tous les premiers jours du mois, après votre méditation, la protestation qui se trouve en la première partie, et durant ce jour renouvelez-la souvent, disant avec David: Non, jamais je n'oublierai votre loi, ô mon Dieu; car c'est par elle que vous m'avez rendu la vie. Et quand vous sentirez quelque détraquement en votre ame, prenez votre protestation en main, et prosternée en esprit d'humilité, prononcez-la de tout votre cœur: vous y trouverez un grand soulagement.

Faites ouvertement profession de vouloir être dévote; je ne dis pas d'être dévote, mais de le vouloir être; et n'ayez pas honte de faire les actions simples et communes qui doivent vous conduire à l'amour de Dieu: avouez hardiment que vous vous essayez à méditer, que vous aimeriez mieux mourir que de pécher mortellement, que vous voulez fréquenter les sacremens, et suivre les conseils de votre directeur (bien que souvent il ne soit point nécessaire de le nommer pour plusieurs raisons). Cette franchise à confesser qu'on veut servir Dieu, et qu'on s'est consacré à son amour d'une manière particulière, est fort agréable à sa divine Majesté, qui ne veut point qu'on ait honte de lui ni de sa croix; c'est de plus un moyen de couper court à beaucoup de propos du monde, et de nous lier de réputation à la poursuite de notre entreprise. Les philosophes se publioient hautement philosophes, afin qu'on les laissât vivre philosophiquement; et nous, montrons-nous franchement désireux de la dévotion, afin qu'on nous laisse vivre dévotement. Que si quelqu'un vous dit qu'on peut vivre dévotement sans la pratique de ces avis et de ces exercices, ne le niez pas; mais répondez bonnement que votre foiblesse est si grande qu'elle a besoin de plus d'aide et de secours qu'il n'en faut aux autres.

Enfin, très-chère Philothée, je vous conjure par tout ce qu'il y a de sacré au ciel et en la terre, par le baptême que vous avez reçu, par les mamelles qui ont nourri Jésus-Christ, par le cœur charitable dont il vous aima, et par les entrailles de la miséricorde en laquelle vous espérez, continuez et persévérez en cette bienheureuse entreprise de la vie dévote: nos jours s'écoulent, la mort est à la porte; La trompette, dit saint Grégoire de Nazianze, sonne la retraite: que chacun se prépare; car le jugement approche. La mère de saint Symphorien, voyant qu'on le conduisoit au martyre, crioit en le suivant: «Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle, regarde le Ciel, et contemple celui qui y règne: la mort terminera bientôt les courts momens de cette vie.» Ma Philothée, vous le dirai-je aussi: regardez le Ciel, et ne le quittez pas pour la terre; regardez l'enfer, et ne vous y jetez pas pour des plaisirs d'un instant; regardez Jésus-Christ, et ne le reniez pas pour le monde: et quand la pratique de la vie dévote vous semblera pénible, chantez avec saint François:

A cause des biens que j'attends,
Les travaux me sont passe-temps.