Lorsqu'un homme est épris d'un amour humain et naturel, il a presque toujours ses pensées occupées de la personne qu'il aime, son cœur n'a d'affection que pour elle, sa bouche en fait continuellement l'éloge; s'il en est séparé, il ne manque pas de lui écrire les choses les plus tendres; et il ne rencontre pas un arbre sur l'écorce duquel il ne grave son nom. De même aussi, ceux qui aiment Dieu ne peuvent cesser de penser à lui, de respirer pour lui, d'aspirer à lui, de parler de lui, et voudroient, s'il étoit possible, graver sur la poitrine de tous les hommes le saint et sacré nom de Jésus. Il semble même que toutes les créatures les y invitent, et qu'il n'y en ait aucune qui ne leur annonce la louange de leur bien-aimé. Oui, dit saint Augustin après saint Antoine, tout ce qui est au monde leur en parle: le langage de la nature à la vérité est un langage, mais il ne laisse pas d'être très-intelligible pour leur amour; tout les provoque à de bonnes pensées, et ces pensées, à leur tour, leur fournissent mille bons mouvemens et saintes aspirations qui les élèvent à Dieu. En voici quelques exemples.

Saint Grégoire, évêque de Nazianze, se promenant un jour au bord de la mer, ainsi qu'il le raconta lui-même à son peuple, remarqua que les flots, en s'avançant sur la grève, laissoient des coquilles et de petits cornets, des tiges d'herbes, de petites huîtres et autres semblables broutilles, que la mer rejetoit de son sein, et que d'autres vagues venoient ensuite reprendre et abîmer dans les eaux, tandis que les rochers des environs demeuroient fermes et immobiles, quoique les flots vinssent rudement fondre sur eux. Là-dessus il fit cette belle réflexion: que les ames foibles, semblables aux coquilles et aux tiges d'herbes, se laissent emporter, tantôt à l'affliction, tantôt à la consolation par le flux et le reflux de la fortune; mais que les grands courages demeurent fermes et inébranlables par tous les temps et contre tous les orages, et de cette pensée il prit occasion de s'écrier avec David: O Seigneur! sauvez-moi, car les eaux ont pénétré jusqu'à mon ame. O Seigneur! délivrez-moi de cet abîme: je suis emporté au fond des mers, et la tempête m'a submergé. Effectivement alors il étoit affligé par la malheureuse usurpation que Maxime vouloit faire de son siége.

Saint Fulgence, évêque de Ruspa, se trouvant à une assemblée générale de la noblesse romaine, présidée par Théodoric, roi des Goths, et voyant la splendeur de tant d'illustres seigneurs rangés chacun selon sa dignité: O Dieu, dit-il, combien doit être belle la Jérusalem céleste, puisqu'ici-bas Rome la terrestre est déjà si pompeuse! et si en ce monde on accorde tant d'honneurs aux amis de la vanité, quelle gloire ne sera-ce pas dans l'autre pour les amis de la vérité!

On dit que saint Anselme, archevêque de Cantorbéri, et que nos montagnes s'honorent d'avoir vu naître, étoit admirable pour cette pratique des bonnes pensées. Un jour qu'il étoit en voyage, un levreau pressé par des chiens courut se mettre sous son cheval, pour y trouver refuge contre la mort qui le menaçoit; ce que voyant les chiens, ils clabaudoient tout autour, sans toutefois oser approcher, comme s'ils eussent craint de violer l'asile auquel leur proie avoit eu recours. Un spectacle si singulier fit rire beaucoup toute la troupe des chasseurs, mais pour saint Anselme, pleurant au contraire et gémissant: Vous riez, s'écria-t-il, mais le pauvre animal ne rit pas. Eh! n'est-ce pas ainsi que, lorsqu'une ame a été poursuivie et menée par mille détours à toutes sortes de péchés, ses ennemis l'attendent au passage de la mort pour s'en saisir et la dévorer? que si alors cette pauvre ame tout éperdue, cherche quelque part un refuge, et n'en trouve pas, ses ennemis lui insultent et s'en rient, et elle devient leur proie éternelle. Ce qu'ayant dit, il s'éloigna en soupirant.

Constantin-le-Grand ayant écrit une lettre fort honorable à saint Antoine, les religieux qui se trouvoient autour du saint en parurent tout surpris. Sur quoi il leur dit ces paroles: «Comment admirez-vous qu'un roi écrive à un homme? Admirez plutôt que Dieu ait écrit sa loi aux hommes, et qu'il leur ait même parlé par la bouche de son propre Fils.»

Saint François voyant un jour une brebis seule au milieu d'un troupeau de bêtes à cornes: Voyez, dit-il à son compagnon, comme cette pauvre petite brebis est douce parmi ces boucs. C'est ainsi que Notre-Seigneur étoit doux et humble parmi les Pharisiens. Et une autre fois voyant un petit agneau mangé par un pourceau: Eh! petit agneau, dit-il tout en pleurant, que tu représentes bien la mort de mon Sauveur!

François de Borgia, ce grand et saint personnage de notre siècle, étant encore duc de Gandie, ne pouvoit aller à la chasse, sans y faire mille pieuses réflexions. J'admirois, disoit-il lui-même dans la suite, de quelle manière les faucons reviennent sur le poing, se laissent couvrir les yeux, et attacher à la perche, tandis que les hommes se montrent si sourds et si indociles à la voix de Dieu.

Le grand saint Basile dit que la rose entourée de ses épines fait cette belle instruction aux hommes: ce qu'il y a de plus agréable dans ce monde, ô mortels! est mêlé d'amertume et de tristesse; rien n'y est pur: le regret est accolé à la joie, le veuvage au mariage, le travail et la peine au bonheur d'être mère, l'ignominie à la gloire, la dépense aux honneurs, le dégoût aux délices, et la maladie à la santé. «C'est une belle fleur que la rose, dit encore ce saint personnage, mais elle me donne une grande tristesse, en m'avertissant du péché, pour lequel la terre a été condamnée à porter des ronces et des épines.»

Une ame dévote, regardant une fois un beau ruisseau où le ciel avec ses étoiles se peignoit comme dans un miroir: Mon Dieu! dit-elle, ces mêmes étoiles seront pourtant un jour sous mes pieds, quand vous m'aurez reçue dans vos saints tabernacles; et comme les étoiles du ciel sont représentées sur la terre, de même les hommes de la terre sont représentés au ciel en la belle et claire fontaine de la charité divine.

Une autre disoit en considérant le cours d'un fleuve: Mon ame n'aura jamais de repos, jusqu'à ce qu'elle soit abîmée en Dieu, son principe et sa fin, comme ce fleuve va s'abîmer dans l'océan.