Il y a néanmoins des vertus qui sont d'un usage presque universel, et qui ne doivent pas se borner à leur action propre, mais encore répandre leur esprit sur les actes de toutes les autres vertus. Il ne se présente pas souvent des occasions de pratiquer la force, la magnanimité, la magnificence; mais la douceur, la tempérance, l'honnêteté et l'humilité sont des vertus dont toutes les actions de notre vie doivent porter l'empreinte. S'il y a des vertus plus excellentes qu'elles, il n'y en a pas dont l'usage soit plus nécessaire. Le sucre est meilleur que le sel; mais le sel est d'un usage plus fréquent et plus indispensable. C'est pourquoi il faut toujours avoir bonne et ample provision de ces vertus générales, afin de pouvoir s'en servir presque continuellement.
Dans la pratique des vertus, nous devons préférer celles qui sont plus conformes à notre devoir, et non celles qui sont plus conformes à notre goût. C'étoit le goût de sainte Paule d'exercer sur elle-même de rudes mortifications corporelles, afin de jouir plus aisément des douceurs spirituelles; mais il étoit plus de son devoir de pratiquer l'obéissance envers ses supérieurs: c'est pourquoi saint Jérôme avoue qu'elle étoit répréhensible, en ce que, contre l'avis de son évêque, elle faisoit des abstinences immodérées. Les apôtres, au contraire, chargés de prêcher l'Evangile, et de distribuer le pain céleste aux ames, jugèrent avec beaucoup de sagesse qu'ils ne devoient pas négliger ce saint exercice, pour pratiquer la vertu du soin des pauvres, quelque excellente qu'elle soit. Chaque état a besoin de pratiquer quelque vertu particulière: autres sont les vertus d'un prélat, autres celles d'un prince, autres celles d'un militaire, autres celles d'une femme mariée, autres celles d'une veuve; et bien que tous doivent avoir toutes les vertus, tous néanmoins ne les doivent pas pratiquer également, chacun doit particulièrement s'adonner à celles qui sont propres au genre de vie auquel il est appelé.
Entre les vertus qui ne regardent pas notre devoir particulier, il faut préférer les plus excellentes, et non pas les plus apparentes. Les comètes paroissent ordinairement plus grandes que les étoiles, et tiennent beaucoup plus de place à nos yeux: toutefois elles ne sont comparables ni en grandeur ni en beauté aux étoiles, et ne paraissent plus grandes que parce qu'elles sont plus près de nous, et d'une substance plus grossière. Il y a de même certaines vertus qui, parce qu'elles sont près de nous, sensibles, et pour ainsi dire matérielles, sont grandement estimées du vulgaire, et préférés à toutes les autres. Ainsi préfère-t-on communément l'aumône temporelle à la spirituelle; la haire, le jeûne, la discipline et les mortifications du corps, à la douceur, à la bonté, à la modestie, et aux autres mortifications du cœur, qui néanmoins sont bien plus excellentes. Choisissez donc, Philothée, les meilleures vertus, et non les plus estimées; les plus excellentes et non les plus apparentes; les plus réelles, et non les plus belles.
Il est utile que chacun s'attache particulièrement à la pratique de quelque vertu, non point pour abandonner les autres, mais pour occuper son esprit d'une manière plus réglée. Une jeune fille plus brillante que le soleil, ornée et parée comme une reine, et couronnée d'une couronne d'olives, apparut un jour à saint Jean évêque d'Alexandrie, et lui dit: Je suis la fille aînée du roi; si tu peux gagner mon amitié, je te conduirai devant sa face. Le saint comprit par cette vision que c'étoit la miséricorde envers les pauvres que Dieu lui commandoit; et depuis lors il s'adonna tellement à l'exercice de cette vertu, qu'il mérita d'être partout appelé saint Jean l'aumônier. Euloge d'Alexandrie, désirant faire quelque chose de particulier pour le service de Dieu, et n'ayant pas assez de force, soit pour embrasser la vie solitaire, soit pour se ranger sous l'obéissance d'un autre, imagina de retirer dans sa maison un malheureux tout rongé et perdu de lèpres, afin d'exercer auprès de lui la charité et la mortification; et voulant rendre la chose encore plus méritoire, il fit vœu d'honorer son malade, de le traiter et de le servir, comme un valet sert son maître et son seigneur. Or, la tentation de se quitter étant survenue au lépreux et à Euloge, ils s'adressèrent au grand saint Antoine, qui leur fit cette réponse: Gardez-vous bien, mes enfans, de vouloir vous séparer; car étant tout les deux proches de votre fin, si l'ange ne vous trouve pas ensemble, vous courez grand péril de perdre vos couronnes.
Le roi saint Louis se faisoit comme un devoir de visiter les hôpitaux, et de servir les malades de ses propres mains. Saint François aimoit par-dessus tout la pauvreté, qu'il appeloit sa dame; et saint Dominique, la prédication, d'où est venu à son ordre le nom qu'il porte. Saint Grégoire-le-Grand se plaisoit à recevoir les pèlerins, à l'exemple du grand Abraham, et comme lui, il reçut le Roi de gloire sous la forme d'un voyageur. Tobie exerçoit sa charité à ensevelir les morts. Sainte Elizabeth, toute grande princesse qu'elle étoit, aimoit surtout l'abjection de soi-même. Sainte Catherine de Gênes, étant devenue veuve, se consacra au service d'un hôpital; et Cassien rapporte qu'une pieuse dame, voulant s'exercer à la vertu de patience, eut recours à saint Athanase, qui, pour répondre à son désir, mit auprès d'elle une pauvre veuve, chagrine, colère, fâcheuse, et vraiment insupportable, laquelle, gourmandant sans cesse cette dévote fille, lui donna bon sujet de pratiquer amplement la douceur et la condescendance. C'est ainsi qu'entre les serviteurs de Dieu, les uns se consacrent à servir les malades, les autres à secourir les pauvres, les autres à enseigner la doctrine chrétienne aux petits enfans, les autres à recueillir les ames perdues et égarées, les autres à parer les églises et à orner les autels, les autres enfin à rétablir la paix et l'union parmi les hommes. En quoi ils imitent les brodeurs, qui, sur un certain fond, couchent une grande variété de soie, d'or et d'argent, de manière à former toutes sortes de fleurs. Car ainsi ces ames pieuses, entreprenant l'exercice de quelque vertu particulière, s'en servent comme d'un fond pour leur broderie spirituelle, et elles appliquent sur ce fond la variété de toutes les autres vertus; en sorte que leurs actions et leurs affections se rapportant toutes à la même fin, s'en trouvent mieux unies, mieux arrangées, et font ainsi paroître la dévotion,
En son beau vêtement, d'un tissu d'or formé
Et d'ouvrages divers à l'aiguille semé.
Quand nous sommes combattus de quelque vice, il faut, tant qu'il nous est possible, embrasser la vertu contraire, et y rapporter la pratique des autres; car par ce moyen nous vaincrons notre ennemi, et ne laisserons pas de nous avancer dans toutes les vertus. Si je suis combattu par l'orgueil ou par la colère, il faut qu'en toutes choses je me penche et me plie du côté de l'humilité et de la douceur, et qu'à cela je fasse servir les autres exercices de l'oraison, des sacremens, de la prudence, de la constance, de la sobriété; car, comme les sangliers, pour aiguiser leurs défenses, les frottent et les usent contre leurs autres dents, lesquelles réciproquement en deviennent fort affilées et tranchantes, ainsi l'homme vertueux, ayant entrepris de se perfectionner dans la vertu dont il sent avoir le plus de besoin pour son salut, doit la limer et l'affiler par l'exercice des autres vertus qui, en perfectionnant celle-là, n'en deviennent, à leur tour, que plus excellentes et mieux polies. C'est ce qui arriva à Job, lorsque, s'exerçant particulièrement à la patience contre tant de tentations qui l'agitoient, il devint parfaitement saint et vertueux dans toutes sortes de vertus. Et même il est arrivé, dit saint Grégoire de Nazianze, que pour un seul acte de vertu, pratiqué avec une grande perfection, une personne a de suite atteint le comble des vertus; ce qu'il prouve par l'exemple de Rahab, qui, ayant excellemment pratiqué les devoirs de l'hospitalité, parvint à une gloire immense: mais pour cela il faut que l'action soit faite avec une extrême ferveur et une très grande charité.