Comment il faut conserver la bonne renommée en pratiquant l'humilité.

La louange, l'honneur et la gloire ne se donnent pas aux hommes pour une vertu commune, mais pour une vertu rare et excellente. Car par la louange, nous voulons persuader aux autres d'estimer l'excellence de quelqu'un; par l'honneur, nous protestons que nous l'estimons nous-mêmes; et la gloire n'est autre chose, à mon avis, qu'un éclat de réputation, qui se compose de la réunion de beaucoup de louanges et d'honneurs; en sorte que si la gloire est une couronne, les honneurs et les louanges en sont les pierres précieuses et les perles. Or, l'humilité ne pouvant souffrir que nous ayons aucune bonne opinion de nous-mêmes, ni aucune prétention d'être préférés aux autres, elle ne peut permettre aussi que nous recherchions la louange, l'honneur ou la gloire, qui ne sont dus qu'à la seule excellence. Toutefois elle consent que, selon l'avertissement du Sage, nous prenions soin de notre réputation, parce que la bonne renommée n'est pas une estime qui repose sur aucune excellence, mais bien sur cette simple honnêteté et cette intégrité de vie que l'humilité ne nous empêche pas de reconnoître en nous-mêmes, et dont elle nous permet par conséquent de désirer la réputation. Il est vrai que l'humilité mépriseroit la renommée, si la charité n'en avoit besoin; mais parce qu'elle est un des fondemens de la société humaine, et que sans elle nous sommes non-seulement inutiles, mais nuisibles au public, à cause du scandale qu'il en reçoit, la charité demande, et l'humilité permet que nous la désirions et que nous la conservions précieusement.

Outre cela, comme les feuilles des arbres, qui d'elles-mêmes ne sont pas très-précieuses, servent néanmoins beaucoup, soit pour les embellir, soit pour conserver les fruits tant qu'ils sont encore tendres; de même, la bonne renommée, qui d'elle-même n'est pas une chose fort désirable, ne laisse pas d'être très-utile, non-seulement pour l'ornement de notre vie, mais encore pour la conservation de nos vertus, et principalement des vertus encore tendres et foibles. L'obligation de maintenir notre réputation et d'être tels qu'on nous estime, fait à notre lâcheté naturelle une puissante et douce violence. Conservons nos vertus, Philothée, parce qu'elles sont agréables à Dieu, grand et souverain objet de toutes nos actions. Mais comme ceux qui veulent garder des fruits ne se contentent pas de les confire, mais les mettent encore dans des vases propres à les conserver; de même, bien que l'amour divin soit le principal conservateur de nos vertus, toujours est-il que nous pouvons encore employer la bonne renommée, comme très-propre et utile à cela.

Il ne faut pas pourtant que nous soyons trop ardens et trop susceptibles sur le point d'honneur, car ceux qui sont si délicats et si sensibles pour leur réputation, ressemblent à ceux qui, pour toutes sortes de petites incommodités, prennent des médecines: ceux-ci, pensant conserver leur santé, la gâtent tout-à-fait; et ceux-là, voulant maintenir si délicatement leur réputation, la perdent entièrement. Car par cette susceptibilité si grande, ils se rendent bizarres, ombrageux et insupportables, et provoquent la malice des médisans.

La dissimulation, le mépris des injures et des calomnies, est pour l'ordinaire un remède beaucoup plus salutaire que le ressentiment, la dispute et la vengeance. Le mépris les fait évanouir; au lieu que, si l'on s'en fâche, il semble qu'on les avoue. Le crocodile ne fait mal, dit-on, qu'à ceux qui le craignent; et moi je dis que la médisance ne fait tort qu'à ceux qui s'en mettent en peine.

La crainte excessive de perdre sa réputation annonce qu'on ne la croit pas trop bien fondée sur la réalité d'une bonne vie. Les villes qui ont des ponts de bois sur de grands fleuves, craignent qu'ils ne soient emportés par les moindres crues d'eau; mais celles qui ont des ponts de pierre, n'en sont en peine que dans les grandes inondations. Ainsi ceux qui ont une ame solidement chrétienne méprisent ordinairement le débordement des mauvaises langues; mais ceux qui se sentent foibles s'inquiètent à tout propos. Oui, Philothée, celui qui veut être en réputation auprès de tous, se discrédite souvent auprès de tous; et l'on mérite de perdre l'honneur, quand on le demande à ceux mêmes que leurs vices rendent vraiment méprisables et infâmes.

La réputation n'est que comme une enseigne qui fait connoître où la vertu loge: la vertu doit donc être préférée en tout et partout. C'est pourquoi, si l'on vous dit que vous êtes un hypocrite, parce que vous vivez dévotement; ou que vous êtes un lâche, parce que vous avez pardonné une injure, moquez-vous de tout cela; car outre que de tels jugemens ne peuvent guère venir que de gens sots et méprisables, il est certain que quand votre réputation y seroit attachée, vous ne devriez pas, pour vous les rendre favorables, abandonner la vertu ni quitter le droit chemin: préférons toujours le fruit aux feuilles, c'est-à-dire les biens intérieurs et spirituels à tous les biens extérieurs et sensibles. Il faut être jaloux, mais non pas idolâtre de notre renommée; et comme il ne faut pas offenser l'œil des bons, aussi ne faut-il pas chercher à plaire aux méchans. La barbe contribue à l'ornement de l'homme, et les cheveux à l'ornement de la femme; si on arrache le poil du menton et les cheveux de la tête, difficilement ils reviendront; mais si on ne fait que les couper ou que les raser, ils repousseront bientôt après, et n'en seront que plus forts et plus touffus; de même, encore que la réputation soit coupée, ou même tout-à-fait rasée par la langue des médisans, qui, selon David, est comme un rasoir affilé, il ne faut pas s'en inquiéter; car bientôt elle renaîtra, non-seulement aussi belle qu'elle étoit, mais encore plus solide. Mais si ce sont nos vices, nos lâchetés, notre mauvaise vie qui nous ôtent la réputation, il sera bien difficile que jamais elle revienne, parce que la racine même en est arrachée. Or, la racine de la renommée, c'est la bonté et la probité, qui, tant qu'elles sont en nous, peuvent toujours nous rendre l'honneur que la médisance nous auroit ravi.

Il faut quitter cette vaine conversation, cette société inutile, cette amitié frivole, ce folâtre amusement, si la réputation en souffre. Car la réputation vaut mieux que toutes sortes de vaines satisfactions. Mais si, à cause de nos exercices de piété, de notre avancement dans la vertu, et de notre acheminement vers les biens éternels, on murmure, on gronde, on calomnie, laissons, comme l'on dit, aboyer les mâtins contre la lune; car s'ils parviennent à donner mauvaise opinion de nous, et à couper pour ainsi dire les cheveux et la barbe de notre renommée, bientôt il en repoussera d'autres, et le rasoir de la médisance servira à notre honneur, comme la serpe à la vigne, qu'elle fait croître et abonder en fruits.

Ayons toujours les yeux sur Jésus-Christ crucifié: marchons dans son service avec confiance et simplicité, mais sagement et discrètement: il sera le protecteur de notre renommée; et s'il permet qu'elle nous soit ôtée, ce sera pour nous en rendre une meilleure, ou pour nous faire profiter en la sainte humilité, dont une seule once vaut mieux que mille livres d'honneurs. Si on nous blâme injustement, opposons paisiblement la vérité à la calomnie. Si elle persévère, persévérons à nous humilier; remettant ainsi notre réputation avec notre ame entre les mains de Dieu, nous ne saurions la mieux assurer. Servons Dieu dans la bonne et dans la mauvaise renommée, à l'exemple de saint Paul, afin que nous puissions dire avec David: O mon Dieu! c'est pour vous que j'ai supporté cet opprobre, et que la confusion a couvert mon visage.

J'excepte néanmoins certains crimes si atroces et si infâmes, que nul n'en doit souffrir la calomnie, quand il s'en peut justement décharger. J'excepte aussi certaines personnes de la réputation desquelles dépend l'édification de plusieurs; car en ce cas, il faut tranquillement poursuivre la réparation du tort reçu, suivant l'avis des théologiens.