Qu'il faut s'appliquer aux affaires avec soin, sans empressement ni trouble.
Le soin et la diligence que nous devons mettre en nos affaires sont des choses bien différentes de l'inquiétude, du trouble et de l'empressement. Les anges prennent soin de notre salut, et s'y appliquent avec diligence, mais ils n'en ont pour cela ni inquiétude, ni trouble, ni empressement; car le soin et la diligence appartiennent à leur charité; mais l'inquiétude, le trouble et l'empressement seroient totalement contraires à leur félicité, puisque le soin et la diligence peuvent être accompagnés de la tranquillité et de la paix de l'ame, mais non pas l'inquiétude, le souci, et encore moins l'empressement.
Soyez donc soigneuse et diligente en toutes les affaires dont vous serez chargée, ma Philotée; car Dieu vous les ayant confiées, veut que vous en ayez un grand soin; mais, s'il est possible, n'en prenez ni inquiétude, ni souci, c'est-à-dire ne les entreprenez pas avec trouble, anxiété et ardeur, ne vous empressez pas à la besogne, car toute sorte d'empressement trouble la raison et le jugement, et nous empêche même de bien faire la chose à laquelle nous nous empressons.
Quand Notre-Seigneur reprend sainte Marthe, il lui dit: Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez pour beaucoup de choses. Si elle eût été simplement soigneuse, elle ne se fût pas troublée; mais parce qu'elle avoit de l'inquiétude et du souci, elle s'empresse et se trouble; et c'est de quoi Notre-Seigneur la reprend. Les fleuves qui vont doucement coulant dans la plaine, portent les grands bateaux et les riches marchandises, et les pluies qui tombent doucement dans la campagne y font croître les herbes et les fruits. Mais les torrens et les rivières, qui à grands flots courent sur la terre, minent tout sur leur passage, et sont inutiles au commerce, comme les pluies violentes et orageuses ravagent les champs et les prairies. Jamais besogne faite avec impétuosité et empressement ne fut bien faite. Il faut se hâter lentement, comme dit l'ancien proverbe. Qui va avec précipitation, dit Salomon, court risque de tomber à chaque pas. Nous faisons toujours assez tôt, quand nous faisons bien; les bourdons font bien plus de bruit et sont bien plus empressés que les abeilles; mais ils ne font que la cire, et non point le miel; de même ceux qui s'empressent d'une manière si bruyante et si affairée, ne font jamais ni beaucoup ni bien.
Les mouches ne nous inquiètent pas par leur force, mais par leur multitude. Ainsi les grandes affaires ne nous troublent pas tant par leur importance que les petites par leur nombre. Recevez donc les affaires qui vous arriveront, en paix, et tachez de les faire par ordre, l'une après l'autre; car si vous les voulez faire tout d'un coup, ou en désordre, vous ferez des efforts qui vous consumeront l'esprit, et pour l'ordinaire vous demeurerez accablée sous le poids et sans effet.
En toutes vos affaires appuyez-vous totalement sur la providence de Dieu, par laquelle seule vos desseins doivent réussir: travaillez néanmoins de votre côté tout doucement pour coopérer à ses œuvres; et puis croyez que si vous vous êtes bien confiée en Dieu, le résultat que vous obtiendrez sera toujours le plus profitable pour vous, soit qu'il paroisse bon, soit qu'il paroisse mauvais à votre jugement particulier.
Dans le maniement et l'acquisition des biens temporels, faites comme un petit enfant, qui d'une main tenant son père, cueille de l'autre les fraises et les mûres le long des haies; servez-vous aussi d'une de vos mains pour amasser les biens de la terre; mais tenez toujours de l'autre la main de votre Père céleste, vous retournant de temps en temps vers lui, pour voir s'il a pour agréable votre travail et vos occupations, et prenez garde surtout de ne point quitter sa main et sa conduite, dans l'idée d'amasser et de recueillir davantage; car s'il vous abandonne, vous ne ferez point de pas sans donner du nez en terre. Je veux dire, ma Philothée, que, quand vous serez parmi des affaires et des occupations communes, qui ne requièrent pas une attention si forte et si soutenue, vous regardiez plus Dieu que les affaires; et quand les affaires sont de si grande importance, qu'elles demandent toute votre attention pour être bien faites, de temps en temps regardez à Dieu, comme font ceux qui sont sur mer, lesquels, pour arriver à la terre qu'ils désirent, regardent plus le ciel que la mer. Ainsi Dieu travaillera avec vous, en vous et pour vous, et votre travail sera béni de mille consolations.