Si vous désirez continuellement, fortement et d'une manière inquiète les biens que vous n'avez pas, vous avez beau dire que vous ne voulez pas les avoir injustement, vous ne laisserez pas pour cela d'être vraiment avare. Celui qui désire continuellement, avidement et avec inquiétude de boire, encore qu'il ne veuille boire que de l'eau, témoigne suffisamment qu'il a la fièvre.

O Philotée! je ne sais si c'est un désir juste de désirer avoir justement ce qu'un autre possède justement; car il semble que par ce désir nous voulons nous accommoder en incommodant les autres. Celui qui possède un bien justement n'a-t-il pas plus de raison de le garder justement que nous de l'avoir justement? Et pourquoi donc étendons-nous notre désir sur son bien pour l'en priver? Assurément, quand ce désir seroit juste, il ne seroit pas charitable; car nous ne voudrions pas que quelqu'un désirât, même justement, ce que nous voulons garder justement. Ce fut le péché d'Achab, qui voulut avoir justement la vigne de Naboth, que celui-ci voulut encore plus justement garder; il la désira ardemment, long-temps, avec inquiétude; et partant il offensa Dieu.

Attendez, chère Philotée, pour désirer le bien du prochain, qu'il commence à désirer de s'en défaire; car alors son désir rendra le vôtre non-seulement juste, mais charitable: oui, car je veux bien que vous ayez soin d'accroître vos moyens et vos facultés, pourvu que ce soit, non-seulement justement, mais encore doucement et charitablement.

Si vous affectionnez beaucoup les biens que vous avez, si vous en êtes fort préoccupée, y attachant votre cœur et vos pensées, et craignant d'une crainte vive et inquiète de les perdre, croyez-moi, vous avez encore quelque sorte de fièvre; car les fiévreux boivent l'eau qu'on leur donne avec un certain empressement et une sorte d'attention et de joie que ceux qui sont sains n'ont pas accoutumé d'avoir. Il n'est pas possible de se plaire beaucoup à une chose, et de ne pas y mettre beaucoup d'affection. S'il vous arrive de perdre des biens, et que vous sentiez que votre cœur s'en désole beaucoup, croyez, Philotée, que vous y avez beaucoup d'affection; car rien ne témoigne tant l'affection que l'on a pour la chose perdue, que l'affliction que cause la perte.

Ne désirez donc pas d'un désir déterminé le bien que vous n'avez pas; ne mettez pas fort avant votre cœur dans celui que vous avez; ne vous désolez pas des pertes qui vous arriveront, et alors vous aurez quelque sujet de croire qu'étant riche en effet, vous ne l'êtes pas d'affection; mais que vous êtes pauvre d'esprit, et par conséquent bienheureuse, puisque le royaume des Cieux vous appartient.


[CHAPITRE XV.]

Comment il faut pratiquer la pauvreté réelle au milieu des richesses.

Le peintre Parrhasius peignit le peuple athénien d'une manière fort ingénieuse, le représentant avec son caractère changeant, frivole, colère, injuste, inconstant, courtois, clément, généreux, hautain, fier et humble, brave et timide, tout cela ensemble. Pour moi, chère Philotée, je voudrois aussi faire entrer dans votre cœur la richesse et la pauvreté tout ensemble, un grand soin et un grand mépris des choses temporelles.

Ayez beaucoup plus de soin de rendre vos biens utiles et fructueux que n'en ont même les mondains. Dites-moi, les jardiniers des grands princes ne sont-ils pas plus appliqués et plus diligens à cultiver et à embellir les jardins dont ils sont chargés, que s'ils en avoient la propriété? Pourquoi cela? parce que sans doute, ils considèrent ces jardins-là comme les jardins des princes et des rois, auxquels ils veulent plaire par leurs bons services. Philothée, les biens que nous avons ne sont pas à nous; Dieu nous les a donnés à cultiver; il veut que nous les fassions valoir; et partant, c'est lui rendre notre service agréable que d'en avoir toujours bien soin. Mais il faut que ce soit un soin plus grand et plus solide que celui que les mondains ont de leur fortune; car ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et nous, nous devons travailler pour l'amour de Dieu. Or, comme l'amour de soi-même est un amour violent, soucieux, empressé, le soin qui en résulte est aussi un soin plein de trouble, d'inquiétude et de peine; et comme l'amour de Dieu est doux, paisible et tranquille, le soin qu'il donne, même quand il s'applique aux biens du monde, est un soin aimable, doux et gracieux. Ayons donc ce soin gracieux de la conservation, et je dirai aussi de l'accroissement de nos biens temporels, lorsque quelque juste occasion s'en présentera, et que notre condition le demandera; car Dieu veut que nous en usions ainsi pour son amour.