Enfin, il faut observer, en blâmant le vice, d'épargner le plus que l'on peut la personne en qui il se trouve. On peut néanmoins parler librement des pécheurs infâmes, publics et notoires, pourvu que ce soit avec esprit de charité et de compassion, et non avec arrogance et présomption, et en prenant plaisir au mal d'autrui; car, pour ce dernier, c'est le fait d'un cœur vil et abject. J'excepte de cette règle les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise; car, pour ceux-là, ils les faut décrier tant qu'on peut, comme sont les chefs d'hérésies et de schismes; c'est charité de crier au loup quand il est entre les brebis, quelque part qu'il soit.

Chacun se permet de juger et de censurer les princes, et de médire de nations entières, selon les divers sentimens dont on est affecté à leur égard. Philothée, ne faites pas cette faute; car, outre l'offense de Dieu, vous pourriez vous attirer mille désagrémens.

Quand vous entendez mal parler du prochain, rendez l'accusation douteuse, si vous le pouvez justement; si vous ne le pouvez pas, excusez l'intention de l'accusé; que si cela ne se peut, témoignez de la compassion de son état; détournez le trait, en vous souvenant et faisant souvenir la compagnie que ceux qui ne tombent pas en faute le doivent uniquement à la grâce de Dieu; rappelez le médisant à lui-même par quelques douces manières, et dites de la personne offensée tout le bien que vous en savez.


[CHAPITRE XXX.]

Quelques autres avis touchant le parler.

Que votre langage soit doux, franc, sincère, rond, naïf et fidèle. Gardez-vous des duplicités et des ruses; car, bien qu'il ne soit pas bon de dire toujours toutes espèces de vérités, encore ne faut-il jamais parler contre la vérité: accoutumez-vous à ne jamais mentir sciemment, soit pour vous excuser, soit autrement, vous ressouvenant que Dieu est le Dieu de vérité. Que si vous mentez par mégarde, et que vous puissiez de suite réparer votre faute par quelque explication, n'y manquez pas; une excuse véritable a bien plus de grâce et de force pour excuser, qu'un mensonge.

Bien que l'on puisse quelquefois avec prudence et discrétion déguiser et couvrir la vérité par quelque artifice de paroles, encore ne faut-il pratiquer cela que dans les choses importantes, et quand la gloire et le service de Dieu le requièrent évidemment; hors de là les artifices sont dangereux: car, comme dit l'Ecriture-Sainte, le Saint-Esprit n'habite pas dans un cœur dissimulé et double. Il n'y a point de meilleure et de plus désirable finesse que la simplicité. La prudence mondaine et les artifices de la chair appartiennent aux enfans du siècle; mais les enfans de Dieu cheminent sans détour, et ont le cœur sans replis: Qui marche simplement, dit le Sage, marche sûrement; le mensonge, la duplicité et la feinte annoncent toujours un esprit foible et vil.

Saint Augustin avoit dit, au quatrième livre de ses Confessions, que son ame et celle de son ami n'étoient qu'une seule ame, et que la vie lui étoit en horreur depuis la mort de son ami, parce qu'il ne vouloit pas vivre à moitié, et que cependant pour cela même il craignoit de mourir, de peur que son ami ne mourût tout entier. Ces paroles lui semblèrent dans la suite trop recherchées et affectées, si bien qu'il les révoqua au livre de ses Rétractations, et les appela une ineptie. Voyez-vous, Philothée, combien cette sainte et belle ame est sensible à l'afféterie des paroles! Certes, c'est un grand ornement de la vie chrétienne, que la fidélité, la rondeur et la sincérité du langage: Je l'ai résolu, disoit David, je prendrai garde à mes voies, pour ne point pêcher par ma langue. Eh! Seigneur, mettez une garde à ma bouche, et une porte de circonspection à mes lèvres.

C'est un principe du roi saint Louis, qu'il ne faut jamais contredire personne, à moins qu'il n'y ait péché ou quelque grand dommage à être du même avis. C'est le moyen d'éviter une foule de contestations et de disputes. Or, quand il importe de contredire les autres et d'opposer son opinion à la leur, il faut user d'une grande douceur et précaution, sans vouloir aucunement violenter leur esprit; car aussi-bien ne gagne-t-on rien à prendre les choses âprement.