Ah ! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre, n’importe de quelle espèce !
Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape Célestin (1294) ; ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.
L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.
VINGTIÈME CHAPITRE
PÈLERINAGE
Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous console en toute tribulation.
Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après l’illumination que m’apporta le Pater, je sentis la douceur de Dieu, et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par l’attrait. Ce fut à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant la plus grande partie du jour je restai debout dans ma cellule, abîmée dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon cœur reçut si fort le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma compagne courut à moi, s’agita et me crut morte ; mais elle m’ennuyait et me faisait obstacle.
Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir, privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu « Tout ce que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je l’aurai fini ?… » La réponse vint. « Que veux-tu ? dit-elle. — Ni or, ni argent, ni le monde entier ; vous seul. — Fais donc et hâte-toi ; quand tu auras terminé, toute la Trinité viendra en toi. » Je reçus beaucoup d’autres promesses ; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute, à cause de la grandeur des promesses : cependant la suavité de l’adieu entretenait mon espérance.
Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité ; mais la mort d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout donner ; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles.
Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage : je priais en route, je demandais entre autres choses au bienheureux François l’observation fidèle de sa règle, à laquelle je venais de m’astreindre ; je demandais de vivre et de mourir dans la pauvreté.
J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette grotte au delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier. J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait : « Tu as prié mon serviteur François ; mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens, et je t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te conduire près de mon serviteur.