Partement de France pour retourner en la Nouvelle France, & ce qui se passa jusques à nostre arrivée en l'habitation.

CHAPITRE I.

e temps venant favorable je m'enbarquay à Honfleur avec quelque nombre d'artisans le 7 du mois de Mars, & fusmes contrariez de mauvais temps en la Manche, & contraincts de relascher en Angleterre, à un lieu appelé Porlan[276], où fusmes quelques jours à la radde: & levasmes l'ancre pour aller à l'isle d'Huy[277], qui est proche de la coste d'Angleterre, d'autant que nous trouvions la radde de Porlan fort mauvaise. Estans proches d'icelle isle, la brume s'esleva si fort que nous fusmes contraincts de relascher à la Houque.

Note 276: [(retour) ]

Portland.

Note 277: [(retour) ]

L'île de Wight.

206/354Depuis le partement de Honfleur, je fus persecuté d'une fort grande maladie, qui m'ostoit l'esperance de faire le voyage, & m'estois embarqué dans un batteau pour me faire reporter en France au Havre, & là me faire traicter, estant fort mal au vaisseau: Et faisois estat recouvrant ma santé, que je me rembarquerois dans un autre, qui n'estoit party de Honfleur, où devoit s'embarquer des Marests, gendre de Pont-gravé: mais je me fis porter à Honfleur, tousjours fort mal, où le 15 de Mars le vaisseau d'où j'estois sorty relascha, pour y prendre du l'aist, qui luy manquoit, pour estre bien en assiete. Il fut en ce lieu jusques au 8 d'Avril. Durant ce temps je me remis en assez bon estat: toutesfois encore que foible & débile, je ne laissay pas de me rembarquer.

Nous partismes derechef le 18[278] d'Avril, & arrivasmes sur le grand banc le 19 du mois, & eusmes cognoissance des isles S. Pierre le 22. Estans le travers de Menthane nous rencontrasmes 207/355un vaisseau de S. Maslo, où il y avoit un jeune homme, qui beuvant à la santé de Pont-gravé, ne se peut si bien tenir, que par l'esbranlement du vaisseau il ne tombast en la mer, & se noya sans y pouvoir donner remède, à cause que le vent estoit trop impétueux.

Note 278: [(retour) ]

Le 8, ou, comme portait peut-être le manuscrit, le dit huit, que l'on aura pris pour dix-huit, et traduit en chiffres. Lescarbot n'a pas vu d'autre moyen de corriger ce passage que de faire arriver Champlain le 26 de mai, au lieu du 26 du mois. Ce qui nous surprend, c'est que M. Ferland, qui d'ordinaire est si exact, ait adopté la supposition de Lescarbot, sans essayer lui-même de concilier ces dates. Mais il est à remarquer premièrement, que la correction que nous faisons, est motivée par les circonstances mêmes du récit de l'auteur, puisque le vaisseau «fut en ce lieu jusqu'au 8», et que, dans l'intervalle, Champlain se rétablit assez bien pour pouvoir se rembarquer. En second lieu, cette seule correction obvie à toutes les difficultés, tandis que celle de Lescarbot en laisse subsister d'assez graves: comment Champlain serait-il parti le dix-huit, quand il vient de dire que le vaisseau ne resta que jusqu'au huit? qu'aurait fait le vaisseau dans l'intervalle? Champlain n'aurait-il pas mentionné la raison de ce nouveau retard comme celle du premier? Enfin comment croire que «depuis plus de soixante ans» on n'eût pas vu les vaisseaux arriver à Tadoussac avant le 18 de mai, puisque la flotte du Canada partait ordinairement aux grandes mers de mars? (Fournier, Hydrogr., liv. III, ch. XLIX.) D'ailleurs, comme le vaisseau de Champlain avait d'abord fait voile au commencement de mars, il est extrêmement probable que les vaisseaux de traite, qui tenaient à n'être pas devancés, partirent aussi dans la première moitié du même mois; alors, rien d'étonnant qu'ils aient été rendus à Tadoussac dès le 18 d'avril. Champlain aurait donc fait la traversée en dix-huit jours; ce qui n'est point incroyable, puisqu'on a vu des traversées encore plus courtes. Il y a d'ailleurs raison de croire que le même vent qui amena si tôt les vaisseaux de traite à Tadoussac, dut favoriser également le vaisseau de Champlain.