D'icelles illes nous feusmes à l'isle de La Marguerite[46], où se peschent les perles: dans cette ile y a une bonne ville que l'on appelle du mesme nom La Marguerite. Elle est fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont à une lieue à la mer pescher lesdictes perles à dix ou douze brasses d'eau. Ladicte pesche se faict par les naigres esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer, & l'enplissent d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis remontent dans ledict port se descharger au lieu à ce destiné, où sont les officiers dudict Roy qui les reçoivent[47].
Note 46:[ (retour) ] Voir [Planche XI].
Note 47:[ (retour) ] Voir [Planche X].
De ladicte ille nous allasmes à Portoricco [48], que nous trouvasmes fort desolé, tant la ville que le chatiau ou forteresse qui est fort bonne, & le port bien bon & à l'abry de tous vents fors de nordest qui donne droict dans ledict port. La ville est marchande: elle avoit esté puis peu de tems pillée des Anglois, qui avoient laissé des marques de leur veneue. La plus part des maisons estoient brûlées, & ne s'y trouva pas quatre personnes outre quelques naigres qui nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient esté la plus part enmenés prisonniers par les Anglois, & les autres qui avoient peu s'estoient8/12 sauvés dans les montaignes, d'où ils n'avoient encor osé sortir pour la prehension qu'ils avoient du retour des Anglois, lesquels avoient chargé tous les douze navires dont leur armée estoit composée, de sucres, cuirs, gingembre, or & argent, car nous trouvasmes encor en ladicte ville quantité de sucres, gingembre, canisiste[49], miel de cannes[50] & conserve de gingembre que les Anglois n'avoient peu charger. Ils emportèrent aussy cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute ruinée & les ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens qui s'y estoient retirés, & qui commencoient à relever lesdicts ranparts: le général s'informa d'eux comme ceste place avoit esté prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui parloit assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur dudict chasteau de Portoricco ny les plus anciens du païs ne pensoient pas que à deux lieux de là y eust aucune descente, selon le rapport qui leur en avoit esté fait par les pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que à plus de six lieux du dict chasteau il n'y avoit aucun endrois où les ennemis peussent faire descente, ce qui fust cause que ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy il fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau, à la bande de l'est, il y a une descente où les Anglois mirent pied à terre fort commodément, laissant leurs vaisseaux qui estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent thonneaux9/13 en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps sy à propos qu'ils vindrent de nuict à ladicte rade sans estre apperceus, à cause que l'on ne se doubtoit de cela. Ils mirent six cents hommes à terre avec dessainct de piller la ville seulement, n'ayant pas pensé de fere plus grand effet, tenant le chasteau plus fort & mieux gardé. Ils menèrent avec eux troys couleureinnes pour batre les deffences de la ville, & se trouverent au point du jour à une portée de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement des habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes à ung passage d'une petitte riviere qui est entre la ville & le chasteau, pour empescher, comme ils firent, que les soldats de la garde dudict château qui logeroient en la ville ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, & les autres quatre cents hommes donnèrent dans la ville, où ils trouverent aucune resistance[51] de façon que en moins de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne munition de vivre à l'occasion que le Gouverneur avoit envoyé celles qui y estoient par commandement du Roy d'Espaigne à Cartagenes, où l'on pensoit que l'ennemy feroit dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le plus proche port où viennent les vaisseaux, les Anglois firent sommer le Gouverneur, & firent offrir bonne composition s'il se vouloit10/14 rendre, sinon qu'ils luy feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont ayant crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve, & s'enbarqua avec lesdicts Anglois, n'osant retourner en Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours que lesdicts Anglois estoient partis de ladicte ville où ils avoient demeuré ung mois: après le partement desquels, lesdicts Indiens s'estoient raliés, & s'eforçoient de reparer ladicte forteresse, attendant l'arrivée dudict général, lequel fit faire une information du récit desdicts Indiens, qu'il envoya au Roy d'Espaigne, & commanda aux dicts Indiens qui portoient la parolle d'aller chercher ceux quî s'estoient fuis aux montagnes, lesquels sur la parolle retournèrent en leurs maisons, recevant tel contentement de voir ledict général & d'estre delivrés des Anglois, qu'ils oublièrent leurs pertes passées. Ladicte ille de Portoricco est assez agréable combien qu'elle soit un peu montaigneuse, comme la figure suivante le montre[52].
Note 48:[ (retour) ] Voir [Planche XII].
Note 49:[ (retour) ] Canijiste, de Caneficier, nom donné, dans les Antilles, au Cassia (Cassia fistula, LINN.) le Keleti des Caraïbes, qui produit le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)
Note 50:[ (retour) ] La mélasse.
Note 51:[ (retour) ] La traduction de la Société Hakluyt rend ces mots «aucune résistance» par no résistance, ce qui fait un contre-sens; car aucune résistance, sans la négative ne, équivaut à quelque résistance, ou certaine résistance. C'est ce qui explique pourquoi l'éditeur trouve Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. (Narrative of Champlain's Voyage to the Western Indies, p. 10, note I.)
Note 52:[ (retour) ] Voir [Planche XII].—«La ville de Porto-Rico fut fondée en 1510. Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols, informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake fut forcé de se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui étaient dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland, fit une expédition, pour s'emparer de l'île. Il débarqua ses hommes secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols, il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance; le rapport de Champlain d'après des Témoins oculaires qui en avaient été les victimes, est bien différent. (Voir la note précédente.) «Mais en peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de grande importance, le comte adopta la cruelle mesure d'exiler les habitants à Carthagene, et, en dépit des protestations et remontrances des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il N'en échappa que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans L'impossibilité de garder l'île; une griève maladie emporta les trois quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité, faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de leurs demeures.—Le rapport que fait Champlain de l'état de l'île après le départ des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement à la durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)
11/15Ladicte ille est emplye de quantité de beaux arbres, comme cèdres, palmes, sappins, palmistes, & une manière d'autres arbre que l'on nomme sonbrade.[53], lequel comme il croit, le sommet de tes branches tombant à terre prend aussy tost racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il n'apporte aucun fruict, mais il est fort agréable, ayant la feuille semblable à celle du laurier, un peu plus tendre.