Depuis que ces Anglois se sont establis aux Virgines, afin de se pourveoir de moluës, ont accoustumé de venir faire leur pesche à seize lieues de l'isle des monts deserts: & ainsi y arrivans l'an 1613, estans surpris des bruines & jettez à la coste des Sauvages de Pemetegoet, estimans qu'ils estoient François, leur dirent qu'il y en avoit à Sainct Sauveur. Les Anglois estans en necessité de vivres, & tous leurs hommes en pauvre estat, deschirez, & à demy nuds, s'informent diligemment des forces des François: & ayans eu response conforme à leur desir, ils vont droit à eux, & se mettent en estat de les combattre. Les François voyans venir un seul navire à pleines voiles, sans sçavoir que dix autres approchoient, recogneurent que c'estoient Anglois. Aussi tost le sieur de la Motte le Vilin, Lieutenant de la Saussaye, & quelques autres, accourent au bord pour 118/774le défendre. La Saussaye demeure à terre avec la plus-part de ses hommes: mais en fin l'Anglois estant plus fort que les François, après quelque combat prirent les nostres. Les Anglois estoient en nombre de 60 soldats, & avoient 14 pièces de canon. En ce combat Gilbert du Thet fut tué[205] d'un coup de mousquet, quelques autres blessez, & le reste furent pris, excepté Lamets, & quatre autres qui se sauverent[206]. Par après il entrent au vaisseau des François, s'en saisissent, pillent ce qu'ils y trouvent, desrobent la Commission du Roy que la Saussaye avoit en son coffre. Le Capitaine qui commandoit en ce vaisseau s'appelloit Samuel Argal.

Note 205: [(retour) ]

Il reçut un coup de mousquet au travers du corps, et mourut de sa blessure le lendemain. Outre ce Frère, deux autres français furent tués, et quatre blessés, du nombre desquels était le capitaine Flory. «Or le P. Biard ayant sceu la blessure du P. Gilbert du Thet, fit demander au Capitaine que les blessez fussent portez à terre, ce qui fut accordé, & par ainsi le dit Gilbert eut le moyen de se confesser, & de louer & bénir Dieu juste & misericordieux en la compagnie de ses frères, mourant entre leurs mains; ce qu'il fit avec grande constance, resignation & devotion vingt-quatre heures après sa blessure. Il eut son souhait, car au départ de Honfleur, en presence de tout l'équipage, il avoit haussé les mains & les yeux vers le ciel, priant Dieu qu'il ne revinst plus en France, mais qu'il mourust travaillant à la conqueste des âmes & au salut des Sauvages. Il fut enterré le mesme jour au pied d'une grande croix que nous avions dressée du commencement.» (Relat. du P. Biard.)

Note 206: [(retour) ]

«Le Capitaine anglois avoit une espine au pied qui le tourmentoit: c'estoit le pilote & les matelots qui estoient evadez, & desquels il ne pouvoit sçavoir nouvelles. Ce pilote appellé le Bailleur, de la ville de Rouen, s'en estant allé pour recognoistre, ainsi qu'il vous a esté dit, ne put point retourner à temps au navire pour le deffendre, & partant il retira sa chaloupe à l'escart, & la nuict venue, prit encore avec luy les autres matelots, & se mit en sureté hors la veue & le pouvoir des Anglois,» (Ibid.)

Les ennemis mettent pied à terre, cherchent la Saussaye, qui s'estoit retiré dans les bois. Le lendemain vint trouver l'Anglois, qui luy fit bonne réception: & luy demandant sa Commission, il va à son coffre pour la prendre, croyant qu'on ne l'auroit point ouvert. Il y trouve toutes ses bardes & commoditez, horsmis la Commission, dont il demeura fort estonné. Et alors l'Anglois faisant le 119/775fasché, luy dit: Quoy? vous nous donnez à entendre que vous avez Commission du Roy vostre Maistre, & ne la pouvez produire? vous estes donc des forbans & pirates, qui meritez la mort. Dés lors les Anglois partirent le butin entr'eux.

Les Pères Jesuites voyans le péril auquel les François estoient réduits, font en sorte avec Argal, qu'ils appaiserent les Anglois, & par des raisons puissantes que luy donna le Père Biart, il prouve que tous leurs hommes estoient gens de bien, & recommandez par sa Majesté Tres-chrestienne. L'Anglois fit mine de s'accorder, & croire aux raisons des Peres, & dirent au sieur de la Saussaye: Il y a bien de vostre faute de laisser ainsi perdre vos lettres. Et par après firent disner lesdits Peres à leur table.

Il fut parlé de renvoyer les François en France, mais on ne leur vouloit donner qu'une chaloupe à 30 qu'ils estoient, pour aller trouver passage le long des costes. Les Pères leur remonstrerent qu'il estoit impossible qu'une chaloupe peust suffire à les conduire sans péril. Et alors Argal dit: J'ay trouvé un autre expédient pour les conduire aux Virgines. Les artisans, souz promesse qu'on ne les forceroit point au faict de leur religion, & qu'après un an de service on les feroit repasser en France, trois acceptèrent cet offre: aussi le sieur de la Motte avoit dés le commencement consenty de s'en aller à la Virgine, avec ce Capitaine Anglois, lequel l'honoroit pour l'avoir trouvé faisant son devoir; & luy permit d'amener quelques uns des siens avec luy, & le Père Biart: que quatre qu'ils estoient, sçavoir deux Peres, & deux autres, fussent conduits aux isles où les Anglois 120/776faisoient la pesche des moluës, & qu'il leur mandast que par leur moyen il peust passer en France: ce que le Capitaine Anglois luy accorda très-volontiers.

De cette façon la chaloupe se trouva capable de porter les hommes divisez en trois bandes. Quinze estoient avec le pilote qui s'estoit eschapé: quinze avec l'Anglois, & quinze en la chaloupe accordée, où estoit le Pere Masse, & fut delivrée entre les mains de la Saussaye, & du mesme Pere Masse, avec quelques vivres, mais il n'y avoit aucuns mariniers, & de bonne fortune le pilote la rencontra, qui fut un grand bien pour eux, & furent jusques à Sesembre, par delà la Héve, où estoit le vaisseau de Robert Gravé, & un autre. Ils diviserent les François en deux bandes, pour les repasser en France, & arriverent à Sainct Malo, sans avoir couru aucun peril par les tempestes.

Le Capitaine Argal mena les quinze François & les Pères Jesuites aux Virgines, où estans, le chef d'icelle appellé le Mareschal, commandant au pays, menaçoit de faire mourir les Peres, & tous les François: mais Argal se banda contre luy, disant qu'il leur avoit donné sa parole.. Et se voyant trop foible pour les soustenir & défendre, se resolut de monstrer les Commissions qu'il avoit dérobés; & le Mareschal les voyant s'apaisa, & promit que la parole qu'on leur avoit donnée leur seroit tenue.

Ce Mareschal fait assembler son conseil, & se resoult d'aller à la coste d'Acadie, & y razer toutes les demeures & forteresses jusques au 46e degrée, pretendant que tout ce pays luy appartenoit.

121/777Sur ceste resolution du Mareschal, Argal reprend la routte avec trois vaisseaux, divise les François en iceux, & retournent à Sainct Sauveur; ou croyans y trouver la Saussaye, & un navire nouvellement arrivé, ils sceurent qu'il estoit retourné en France. Ils y plantèrent une croix, au lieu de celle que les Peres y avoient plantée, qu'ils rompirent, & sur la leur ils escrivirent le nom du Roy de la grand'Bretagne, pour lequel ils prenoient possession de ce lieu.