Note 303: [(retour) ]

Cette circonstance vient encore nous confirmer dans l'opinion que ce jeune français était Étienne Brûlé: c'est parce qu'il possédait bien la langue huronne, que l'on continua à l'employer comme interprète pendant un grand nombre d'années.

192/848Le lendemain[304] après avoir traicté tout ce qu'ils avoient, qui estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de leur logement, du costé du bois, & disoient que c'estoit pour leur seureté, afin d'eviter la surprise de leurs ennemis: ce que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils appellerent nostre Sauvage, qui couchoit à ma patache, & mon garçon, qui les furent trouver. Après avoir tenu plusieurs discours, ils me firent aussi appeller environ sur la my-nuict. Estant en leurs cabanes, je les trouvay tous assis en conseil, où ils me firent asseoir prés d'eux, disans que leur coustume estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect d'aucune chose, & que le jour divertissoit l'esprit par les objects: mais à mon opinion ils me vouloient dire leur volonté en cachette, se fians en moy, comme ils me donnèrent à entendre depuis, me disans qu'ils eussent bien desiré me voir seul. Que quelques-uns d'entr'eux avoient esté battus. Qu'ils me vouloient autant de bien qu'à leurs enfans, ayans telle fiance en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient, mais qu'ils se mesfioient fort des autres Sauvages. Que si je retournois, que j'amenasse telle quantité de gens que je voudrois, pourveu qu'ils fussent souz la conduite d'un chef, & qu'ils m'envoyoient quérir, pour m'asseurer d'avantage de leur amitié, qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point fasché contre eux. Que sçachans que j'avois pris délibération de voir leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs vies, m'assistans 193/849d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par tout, & qu'à l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils faisoient de nous. Aussi tost ils firent venir 30 castors & 4 carquans de leurs porcelaine (qu'ils estiment entre eux comme nous faisons les chaisnes d'or). Que ces presens estoient d'autres Capitaines, qui ne m'avoient jamais veu, qui me les envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis: mais que s'il y avoit quelques François qui voulurent aller avec eux, qu'ils en eussent esté fort contents, & plus que jamais, pour entretenir une ferme amitié.

Note 304: [(retour) ]

Le 15 de juin.

Après plusieurs discours, je leur proposay, Qu'ayans la volonté de me faire voir leur pays, je supplierois sa Majesté de nous assister jusques à 40 ou 50 hommes armez de choses necessaires pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, à la charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin pour nostre vivre durant ledit voyage. Que je leur apporterois dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par où nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en nostre habitation. Que si je recognoissois le pays bon & fertile, l'on y feroit plusieurs habitations, & que par ce moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur feroit cognoistre.

Ils furent fort contents de ceste proposition, & me prierent d'y tenir la main, disans qu'ils feroient de leur part tout ce qui leur seroit possible pour en venir à bout; & que pour ce qui estoit des vivres, nous n'en manquerions non plus qu'eux-mesmes: 194/850m'asseurans derechef de me faire voir ce que je desirois. Là dessus je pris congé d'eux au poinct du jour en les remerciant de la volonté qu'ils avoient de favoriser mon desir, les priant de tousjours continuer.

Le lendemain 17e jour dudit mois, ils délibererent s'en retourner, & emmener Savignon, auquel je donnay quelques bagatelles, me faisant entendre qu'il s'en alloit mener une vie bien pénible, au prix de celle qu'il avoit eue en France. Ainsi il se separa avec grand regret, & moy bien aise d'en estre deschargé. Deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin ils m'envoyeroient quérir, ce qu'ils firent. Je m'embarquay, & mon garçon avec ceux qui vinrent. Estant au sault, nous fusmes dans le bois quelques lieues, où ils estoient cabannez sur le bord d'un lac, où j'avois esté auparavant. Comme ils me veirent, ils furent fort contents, & commencerent à s'escrier selon leur coustume, & nostre Sauvage s'en vint au devant de moy me prier d'aller en la cabanne de son frère, où aussi tost il fit mettre de la chair & du poisson sur le feu, pour me festoyer.

Durant que je fus là il se fit un festin, où tous les principaux furent invitez, & moy aussi. Et bien que t'eusse desja pris ma refection honnestement, néantmoins pour ne rompre la coustume du pays j'y fus. Après avoir repeu ils s'en allèrent dans les bois tenir leur conseil, & cependant je m'amusay à contempler le païsage de ce lieu, qui est fort agréable. Quelque temps après ils m'envoyerent appeller pour me communiquer ce qu'ils avoient resolu entre eux.

195/851J'y fus avec mon garçon. Estant assis auprès d'eux ils me dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, & n'avoir point manqué à ma parole de ce que je leur avois promis, & qu'ils recognoissoient de plus en plus mon affection, qui estoit à leur continuer mon amitié, & que devant que partir, ils desiroient prendre congé de moy, & qu'ils eussent eu trop de desplaisir s'ils s'en fussent aller sans me voir encore une fois, croyans qu'autrement je leur eusse voulu du mal[305]. Ils me prièrent encores de leur donner un homme. Je leur dis que s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller, que j'en serois fort content.

Note 305: [(retour) ]

Conf. 1613, p. 257.

Après m'avoir fait entendre leur volonté pour la dernière fois, & moy à eux la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit esté prisonnier par trois fois des Hiroquois, & s'estoit sauvé fort heureusement, qui resolut d'aller à la guerre luy dixiesme, pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait souffrir. Tous les Capitaines me prièrent de l'en destourner si je pouvois, d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient qu'il ne s'engageait si avant parmy les ennemis avec si petite troupe, qu'il n'en revinst jamais. Je le fis pour les contenter, par toutes les raisons que je luy peus alléguer, lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses doigts coupez, & de grandes taillades & bruslures qu'il avoit sur le corps, & qu'il luy estoit impossible de vivre, s'il ne faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit la vengeance, & que son coeur luy disoit qu'il falloit qu'il partist au plustost qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit.