En continuant nostre chemin, nous parvinsmes au sault de la Chaudière, où les Sauvages firent la ceremonie accoustumée, qui est telle. Après avoir 226/882porté leurs canaux au bas du sault, ils s'assemblent en un lieu, où un d'entr'eux avec un plat de bois va faire la queste, & chacun d'eux met dans ce plat un morceau de petum. La queste faite, le plat est mis au milieu de la troupe, & tous dancent à l'entour, en chantant à leur mode: puis un des Capitaines fait une harangue, remonstrant que dés long temps ils ont accoustumé de faire telle offrande, & que par ce moyen ils sont garentis de leurs ennemis: qu'autrement il leur arriveroit du mal-heur, ainsi que leur persuade le diable, & vivent en ceste superstition, comme en plusieurs autres, comme nous avons dit ailleurs. Cela fait, le harangueur prend le plat, & va jetter le petum au milieu de la chaudière, & font un grand cry tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiroient pas faire bon voyage, s'ils n'avoient fait ceste cérémonie en ce lieu, d'autant que leurs ennemis les attendent à ce passage, n'osans pas aller plus avant à cause des mauvais chemins, & les surprennent là quelquefois.

Le lendemain nous arrivasmes à une isle qui est à l'entrée du lac, distante du grand sault Sainct Louis de 7 à 8 lieues, où reposans la nuict, nous eusmes une autre alarme, les sauvages croyans avoir veu des canaux de leurs ennemis: ce qui leur fit faire plusieurs grands feux, que je leur fis esteindre leur remonstrant l'inconvenient qui en pouvoit arriver, sçavoir, qu'au lieu de se cacher, ils se manifestoient.

Le 17 Juin nous arrivasmes au Sault Sainct Louys, où je leur fis entendre que je ne desirois pas qu'ils traittassent aucunes marchandises que je ne leur 227/883eusse permis [358], & que pour des vivres je leur en ferois bailler si tost que serions arrivez; ce qu'ils me promirent, disans qu'ils estoient mes amis. Ainsi poursuivant nostre chemin, nous arrivasmes aux barques, & fusmes saluez de quelques canonades, dequoy quelques uns de nos Sauvages estoient joyeux, & d'autres fort estonnez, n'ayans jamais ouy telle musique. Ayans mis pied à terre, Maisonneufve me vint trouver, avec le passeport de Monseigneur le Prince. Aussi tost que je l'eus veu, je le laissay luy & les siens jouir du bénéfice d'iceluy, comme nous autres, & fis dire aux Sauvages qu'ils pouvoient traitter le lendemain.

Note 358: [(retour) ]

On se demande pourquoi cette défense, quand Champlain lui-même les a engagés à venir à la traite: c'est que, comme il est dit dans l'édition de 1613, «L'Ange était venu au-devant de l'auteur, dans un canot, pour l'avertir que le sieur de Maisonneuve, de Saint-Malo, avait apporté un passe-port de Monseigneur le Prince pour trois vaisseaux.» (1613, p. 322.)

Ayant raconté à tous ceux de la barque [359] les particularitez de mon voyage, & la malice de nostre menteur, ils furent fort estonnez, & les priay de s'assembler, afin qu'en leur presence, des Sauvages, & de ses compagnons, il declarast sa meschanceté; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi estans assemblez, ils le firent venir, & l'interrogèrent pourquoy il ne m'avoit monstré la mer du nort, comme il m'avoit promis. Il leur fit response, qu'il avoit promis une chose impossible, d'autant qu'il n'avoit jamais veu cette mer: mais que le desir de faire le voyage luy avoit fait dire cela, aussi qu'il ne croyoit que je le deusse entreprendre. Parquoy les prioit luy vouloir pardonner, comme il fit à moy, confessant avoir grandement failly: mais que si je le voulois laisser 228/884au pays, qu'il feroit tant qu'il repareroit la faute, verroit ceste mer, & en rapporteroit certaines nouvelles l'année suivante. Pour quelques considerations je luy pardonnay, à ceste condition [360].

Note 359: [(retour) ]

Conf. 1613, p. 323.

Note 360: [(retour) ]

Ici, l'édition de 1613, renferme quelques détails de plus. (Voir 6l3, p. 323, 324.)

Après que les Sauvages eurent traitté leurs marchandises, & qu'ils eurent resolu de s'en retourner, je les priay de mener avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amitié, leur faire voir le pays, & les obliger à les ramener, dont ils firent grande difficulté, me representans la peine que m'avoit donné nostre menteur, craignans qu'ils me feroient de faux rapports, comme il avoit fait. Je leur fis response, que s'ils ne les vouloient emmener ils n'estoient pas mes amis, & pour ce ils s'y resolurent.

Pour nostre menteur, aucun de ces Sauvages n'en voulut, pour prière que je leur fis, & le laissasmes à la garde de Dieu.

Voyant n'avoir plus rien à faire en ce pays, je me resolus de passer en France, & arrivasmes à Tadoussac le 6 Juillet.