Le 24 de Juillet, arriva ledit père George, lequel me dit que ledit sieur de Caen, se vouloit saisir du vaisseau dudit du Pont, en son arrivée: & 26/1010estant sur le point de l'exécuter, comme le confirmoient les lettres dudit sieur de Caen, & qu'il ne passeroit plus outre, attendant ma venue, ce qui m'estonna grandement, considerant ledit arrest, qui defendoit sur peine de la vie, de ne s'inquiéter: Je renvoyay la chaloupe avec ledit Guers, & lettres adressantes audit sieur de Caen, où je luy fis entendre, que pour les incommoditez qu'il y avoit en la chaloupe, que je n'y pouvois aller, & que dans neuf jours au plus tost, je serois audit Tadoussac. Je despesché promptement un canau, & mandé audit du Pont qu'il m'envoyast une de ses barques pour m'en aller à Tadoussac, ce qu'il fit, que dans six jours la barque fut à Québec, & ledit du Pont dedans, pour sçavoir ce qu'il auroit à faire, avec ledit sieur de Caen, estant arrivé à Québec: je m'embarquay à la solicitation dudit Père, n'estant pas mon dessein de partir de l'habitation, & mander seulement ce qui me sembloit, de la volonté qu'il avoit de se saisir dudit vaisseau.

Mais les persuasions avec les raisons que me donnoit ledit Père, m'y firent resoudre, ayant laissé ledit, du May, en ma place pour commander, & enchargé à tous mes compagnons de luy obeir, comme à moy mesme, je m'embarquay [525] le dernier de Juillet; ce mesme jour nous fismes telle diligence, que le lendemain au soir arrivasmes à demie lieue de Tadoussac, prés la poincte aux allouettes, où je fis mouiller l'ancre. Aussi-tost[526] ledit sieur de 27/1011Caen me vient trouver, où il me fit entendre ce qui estoit de son dessein: je luy dis que le service du Roy, & l'honneur de mondit Seigneur, m'avoit amené en ce lieu pour luy donner les conseils que je croyois qui luy seroient necessaires, & raisonnables, s'il les vouloit suivre, qui estoient de ne rien altérer au service de sa Majesté, ny de ses arrests; & que l'authorité de Monseigneur demeurast en son entier: il me dit, qu'il n'avoit autre intention.

Note 525: [(retour) ]

Avec le P. George, comme on le voit plus loin.

Note 526: [(retour) ]

Par cette expression «aussitost», il semble qu'il faut entendre «dès le lendemain matin.» Car, d'après les dates qui précèdent, Champlain serait arrivé à la pointe aux Alouettes le premier d'août; et, quelques lignes plus bas, il dit: «le lendemain 3.d'Aoust.»

Le lendemain 3 d'Aoust nous entrasmes audict Port de Tadoussac, où ledit sieur de Caen me receut avec toutes sortes de courtoisies, m'offrant son vaisseau pour m'y retirer, le remerciant de tout mon coeur & le priant me permettre de demeurer en ma barque, pour ne me monstrer passionné à un party, ny à l'autre, puisqu'il estoit question de rendre justice, & voyant qu'il estoit à propos de ne m'en aller que tout ne fut en paix. Il fut question de traitter d'affaire, ledit de Caen fit quelque proposition sur le fait de la peleterie; que l'on ne treuva à propos, & luy en donna-on les raisons: il s'opiniastre & dit avoir des commandements particuliers, je le somme de les monstrer pour y obéir, il m'en fait refus, je luy offre de mettre papiers sur table, & qu'il en fit de mesme, ce qu'il ne voulut, & dit qu'il desiroit avoir le vaisseau dudit du Pont, pour aller à la guerre, contre les ennemis qui estoient en la riviere: je luy remonstre, qu'il regarde de ne contrevenir à l'arrest, je luy dis les raisons qui l'obligoient de s'en distraire: & pour ce qui estoit de chasser les ennemis, il avoit trois vaiseaux, deux entr'autres capables de courir toutes les costes, avec 28/1012cent cinquante hommes, & qu'il avoit plus de force qu'il n'en failloit: il persiste de vouloir avoir ledit vaisseau, je le somme de donner ses advis, il le fait; après avoir fait quelque refus, je luy respons par articles: je luy envoye la response avec les articles, qu'il ne trouve à sa fantaisie.

Il avoit fait faire une protestation audit du Pont, contenant un grand discours, des interests qu'il avoit sur ledit du Pont, & veut avoir son vaisseau: ledit du Pont me presente requeste sur ce que veut faire ledit de Caen contre les arrests du Roy, & prevoyant la ruine manifeste qui pouvoit arriver, de voir un arrest enfraint, bien que ledit sieur de Caen dit, qu'il n'y veut rien attenter au contraire: Le pere[527] & ledit sieur de Caen, eurent plusieurs paroles, qui apportoient plustost de l'altération, que la paix, voyant ne pouvoir rien gaigner sur luy, je fais des ouvertures, comme il peut servir le Roy, je m'offre d'aller dans le vaisseau dudit du Pont, courir sur les ennemis, le suivre par tout, non seulement dans des vaisseaux, mais dans des barques, chalouppes, ou canaus, par terre s'il en est besoin. Je luy dis qu'il ne peut refuser l'offre que je luy fais, me donnant de ses hommes, estant en lieu qui despende de ma charge, & luy remonstre qu'en ce faisant, ce sera servir le Roy, & mondit Seigneur, & qu'ainsi il n'usera de violence, & ne contreviendra aux arrests de sa Majesté, & mondit Seigneur y sera servy, & que s'il a des prétentions, il les vuidera en France.

Note 527: [(retour) ]

Le P. George.

Il n'en veut rien faire, il s'attache à sa charge, & 29/1013aux particuliers commandemens qu'il avoit du Roy, & de mondit Seigneur. Je le prie & conjure derechef, me les monstrer pour y satisfaire: il s'opiniastre plus que jamais; le voyant ainsi resolu, je prens le vaisseau dudit sieur du Pont en ma sauvegarde, & voulant le conserver pour l'authorité du Roy, & l'honneur de mondit Seigneur, devant tout son esquipage, & après qu'il en useroit comme bon luy sembleroit la forme de justice, qu'il falloit que je fisse ainsi.

Ledit sieur de Caen, proteste devant tout son esquipage, de s'aller saisir dudit vaisseau, & qu'il chastiera ceux qui voudront resister, disant qu'il ne recognoissoit de justice en ce lieu.

J'envoye prendre possession dudit vaisseau, & ledit sieur de Caen y envoya un homme, pour faire inventaire de ce qu'il y avoit, & ainsi s'en saisit, comme ayant la force en main: voila comme se passa cette affaire. Or premier que ledit sieur de Caen entrait au vaisseau, dudit du Pont, je leve l'ancré le 12 d'Aoust, & m'en allay passer le Saguenay, pour ne me trouver à la prise que feroit ledit de Caen, lequel le lendemain me vient trouver avec sa chalouppe, pour traicter de l'ordre que nous devions tenir, pour la conservation de ladite habitation: je le priay de me donner quelques Charpentiers pour achever le magazin encommencé, & qu'il n'y avoit aucun lieu où l'on peust mettre aucune chose à couvert; il me dit qu'il avoit affaire de ses hommes, pour accommoder son vaisseau, qu'il vouloit partir promptement, pour 30/1014aller à Gaspey, & autres lieux, courir sur l'ennemy, si lieu avoit, avec sa barque, & qu'il me l'envoyeroit avec le reste des hommes, qui devoient hiverner à l'habitation.