De l'Isle d'Orléans à Québec y a une bonne grande lieue, y ayant de l'eaue assez pour quelque vaisseau que ce toit, de façon que qui voudroit venir de Tadoussac l'on le pourroit faire aisement avec des vaisseaux de plus de trois cens tonneaux, il n'y a qu'à prendre bien son temps & ses marées à propos pour y aller avec seureté.

Retournant à la continuation de nostre voyage de Québec, ledit de la Ralde fit descharger de ses vaisseaux quelque nombre de bariques de galettes & pois, tant dans le vaisseau des Peres Jesuites, 120/1104qu'au nostre: Nous sceusmes par des Basques qui s'estoient sauvez de leur navire, lequel s'estoit brûlé dans un port appelle Chisedec qui est au fleuve sainct Laurent, par un petit garçon qui malheureusement mit le feu aux poudres, y estant allez pour faire pesche de balaines, de là furent à Tadoussac avec leurs chalouppes où ils traitterent quelques peleteries, & s'en vinrent à l'Isle Percée, pour treuver passage pour retourner en France, ledit de la Ralde se délibéra de les mener à Miscou pour plus amplement s'informer de ce qu'ils avoient fait & traitté, & premier que partir il vint à bort le 21 dudit mois, & délibéra d'aller à Miscou pour recouvrir de certaines debtes que les sauvages luy devoient, & voir en quel estat estoient les marchandises qu'il avoit laissées l'année d'auparavant en garde à un sauvage appellé Jouan chou, me promettant que dans un mois plus tard il viendroit à Québec, nous apportant toutes les choses qui nous manquoient, principalement des poudres & des mousquets, comme il avoit esté chargé de m'en fournir. Il fit assembler son esquippage, leur disant que ne pouvant aller pour l'heure en son vaisseau, il y mettroit ledit Emery pour y commander, & que l'on luy obéit comme à sa propre personne, en le chargeant particulièrement de dire aux matelots prétendus reformés, qu'il ne desiroit qu'ils chantassent les Pseaumes dans le fleuve sainct Laurent, cela dit il se desembarqua.

Et nous levasmes l'ancre & mismes sous voilles avec vent favorable. Le soir ledit Emery fit assembler son esquippage, leur disant que Monseigneur 121/1105le Duc de Ventadour ne desiroit qu'ils chantassent les Pseaumes dans la grande riviere comme ils avoient fait à la mer, ils commencèrent à murmurer & dire qu'on ne leur devoit oster ceste liberté: en fin fut accordé qu'ils ne chanteroient point les Pseaumes, mais qu'ils s'assembleroient pour faire leurs prières, car ils estoient presque les deux tiers de huguenots, & ainsi d'une mauvaise debte l'on en tire ce que l'on peut.

Le 25 de Juin nous mouillasmes l'ancre le travers du Bicq, quatorze lieues à l'Est de Tadoussac. Ledit Emery despescha une chalouppe à Québec pour advertir ledit du Pont de nostre venue. Sur le soir appareillasmes pour aller à Tadoussac. La nuict s'esleva une si grande brune que le l'endemain au matin pensasmes aborder un Islet prés de l'Esquemain terre du Nort, ce qu'ayant esvité heureusement nous mismes vers l'eaue, & la brune continuoit si fort que l'on ne voyoit pas presque la longueur du vaisseau, l'on fit mettre nostre batteau dehors entre la terre & nous, & un trompette, affin que quand ils verroient la terre ils nous en advertissent par le son d'icelle, car l'on n'eust peu voir le bateau à cinquante pas de nous, & comme il s'apperceut en estre fort proche il nous donna advis que n'en devions pas approcher de plus près: & de plus advisa un petit vaisseau d'environ cinquante tonneaux qui avoit mouillé l'ancre entre deux pointes, & qui traittoit avec les sauvages du Port de Tadoussac: ce qu'ayant apperceu il fait devoir de venir à nous, par le moyen du son de la trompette & d'un autre qui leur respondoit de 122/1106nostre vaisseau, nous ayant apperceus ils nous dirent ces nouvelles: mais comme nous estions de l'avant du vaisseau & le vent & marée contraires pour retourner au lieu où estoit ledit vaisseau la brune qui nous affligeoit fort, & nostre vaisseau mauvais voilier, nous ne peusmes rien faire.

Ledit vaisseau ayant sceu que nous estions proche de luy, par le moyen d'un canau de Sauvages qui estoit vers l'eaue, lequel ayant apperceu nostre basteau, les alla promptement advertir, & aussi tost coupperent leurs câbles sur l'escubier, laisserent leur ancre & basteau, mettent sous voiles, ce que nous apperceusmes, & une esclercie, & estant meilleur voilier, il s'esloigna en peu de temps de nous, ce qui nous occasionna de mettre à l'autre bord.

Comme le vaisseau des pères Jesuites qui avoit fait chasse sur luy, & s'il eust esté bien armé il l'eust emporté, car il fut jusqu'à parler audit vaisseau, & prit on le basteau du Rochellois: De ceste marée Rochelois fusmes mouillier l'ancre à la pointe des Bergeronnes, attendant la marée pour aller à Tadoussac, auquel lieu l'on envoya des Charpentiers & Calfeustreurs, pour accommoder les barques qui y estoient.

Le Samedy 27, levasmes l'ancre & nous vinsmes mouillier le travers du moulin Baudé, à deux lieues du Cap des Bergeronnes. Un François qui estoit venu de Québec, nous dit que du Pont avoit esté malade, tant des gouttes que d'autre maladie, & qu'il en avoit pensé mourir: mais que pour lors il se portoit bien & tous les hyvernans, mais fort necessiteux de vivres comme le mandoit ledit du 123/1107Pont, lequel avoit despesché une chalouppe pour envoyer à Gaspey & à l'Isle Percée, pour sçavoir des nouvelles, & treuver moyen d'avoir des vivres s'il estoit possible, pour n'abandonner l'habitation, & pouvoir repasser en France la plus grande partie de ceux qui avoient hyverné, craignans que nous ne fussions perdus, ou qu'il fust arrivé quelqu'autre fortune pour estre si tard à venir, qu'ils n'avoient plus que deux poinçons de farines, qu'ils reservoient pour les malades qui pourroient y avoir, estans réduits à manger du Migan comme les sauvages.

Voilà les risques & fortunes que l'on court la plus part du temps, d'abandonner une habitation & la rendre en telle necessité qu'ils mourroient de faim, si les vaisseaux venoient à se perdre, & si l'on ne munit ladite habitation de vivres pour deux ans, avec des farines, huilles, & du vinaigre, & ceste advance ne se fait que pour une année, attendant que la terre soit cultivée en quantité pour nourrir tous ceux qui seroient au pays, qui seroit la chose à quoy l'on devroit le plus travailler après estre fortifié & à couvert de l'injure du temps. Ce n'est pas que souvent je n'en donnasse des advis, & representé les inconveniens qui en pouvoient arriver: mais comme cela ne touche qu'à ceux qui demeurent au pays, l'on ne s'en soucie, & le trop grand mesnage empesche un si bon oeuvre, & par ainsi le Roy est très mal servy, & le sera tousjours si l'on n'y apporte un bon reiglement, & estre certain qu'il s'exécutera.

Le 29 dudit mois nous entrasmes au port de 124/1108Tadoussac où il y avoit quelque trente cinq cabanes de sauvages. Le dernier de Juin une barque partit chargée de vivres pour l'habitation, & de marchandises pour la traitte, le père Noyrot Jesuiste & le Père Joseph Recollet s'en allèrent dedans.

Le premier de Juillet je partis pour aller à Québec, où arrivé le cinquiesme dudit mois, je vis ledit du Pont, tous les Peres & autres de l'habitation en bonne santé: après avoir visité l'habitation & ce qui s'estoit fait du depuis mon départ pour les logements, je ne le trouvay si advancé comme je m'estois promis, voyant que les hommes & ouvriers ne s'estoient pas bien employez comme ils eussent bien peu faire, & le fort estoit au mesme estat que je l'avois laissé, sans qu'on y eust fait aucune chose, (ce que je m'estois bien promis à mon départ,) ny au bastiment de dedans qui n'estoit que commencé, n'y ayant qu'une chambre où estoient quelques mesnages, attendant qu'on l'eust parachevé, je voyois assez de besongne d'attente, bien qu'à mon départ de deux ans & demy[640] j'avois laissé nombre de matériaux prests, & bois assemblé, & dix-huict cens planches sciées pour les logemens, ausquels les ouvriers firent de grandes fautes, pour n'avoir suivy le dessein que j'avois fait & monstré[641].