Ce pendant j'estois en meffiance, craignant ce que souvent j'avois appréhendé, & les advis que plusieurs fois j'avois donné, sçavoir que ce ne fussent ennemis, qui me fit mettre ordre tant à l'habitation qu'au fort, pour nous mettre en l'estat de recevoir l'ennemy si tel estoit.

Voilà qu'une heure après le partement dudit Grec il s'en revient avec deux canaux qui se sauvoient à nostre habitation, en l'un desquels estoit Foucher[687] qui estoit demeurant audit Cap de Tourmente, pour avoir esgard aux hommes qui y estoient habitez, lequel nous dit qu'il s'estoit sauvé des mains des Anglois qui l'avoient pris prisonnier, & trois de ses hommes, une femme & une petite fille [688] qu'ils avoient amené à bort d'une barque 172/1156qui estoit mouillée à l'ancre le travers dudit Cap de Tourmente, ayant tué en partie ce qu'ils voulurent du bestial, & fait brusler le reste dans leurs estables, où ils l'enfermèrent [689], comme aussi deux petites maisons où se retiroit ledit Foucher & ses hommes, après avoir ravagé tout ce qu'ils peurent jusqu'à des béguins de la petite fille: Cette tuerie de bestial faite, ils s'en retournèrent promptement & se r'embarquerent, mais ce n'estoit pas sans crainte qu'ils avoient qu'on ne les poursuivast, ce que asseurement eust esté fait si nous eussions eu certains advis de leur arrivée par les sauvages, qui le sçavoient tous bien, comme perfides & traistres qu'ils sont, celerent cette meschante nouvelle, au contraire ils faisoient courrir le bruit que c'estoient des nostres & de nos amis, que nous ne nous devions mettre en peine. Cette barque estoit arrivée une heure ou deux devant le jour, & mouillerent l'ancre comme dit est, & aussitost mirent quinze à seize soldats dans une chaloupe, mettant pied à terre venant le long du bois, pensant surprendre nos gens couchés: mais comme ils arriverent proche de l'habitation ils virent ledit Foucher, qui leurs demanda d'où ils estoient, qu'ils eussent à s'arrester, un des siens s'avançant à ceste troupe en laquelle d'abort ne paroissoit que François, qui l'année d'auparavant estoient venus avec ledit sieur 173/1157de la Ralde, dire, nous sommes de vos amis, ne nous cognoissez vous pas, nous estions l'année passée icy, nous venons de la part de Monseigneur le Cardinal, & de Roquemont[690], allant à Québec leur porter des nouvelles, & en passant avions desir de vous voir. A ces douces paroles & honnestetés ils se saluerent les uns & les autres, pensant que tout ce qu'ils disoient estoit vérité, mais ils furent bien estonnez qu'estans environnez quatre personnes qu'ils estoient, qu'ils furent saisis & pris comme j'ay dit cy dessus, car les traistres Sauvages leurs avoient rapporté l'estat en quoy nous estions.

Note 687: [(retour) ]

«Ayans à peine advancé 4 ou 5 lieues dans le fleuve, ils apperceurent deux canots de Sauvages venir droit à eux, avec une diligence incroyable, qui leur crioient du plus loing, à terre, à terre, sauvez-vous, sauvez-vous, car les Anglois sont arrivez à Tadoussac, & ont envoyé ce matin fourager, & brusler le Cap de tourmente. Ce fut une alarme bien chaudement donnée, & augmenta à la veue du sieur Foucher couché tout de son long à demy mort dans le canot, du mauvais traittement des Anglois, duquel ils sceurent au vray le succés de leur malheureuse perte.» (Sagard, Hist. du Canada, p. 918.)

Note 688: [(retour) ]

Sagard ajoute que «Foucher y pensa perdre la vie, car en se sauvant dans un canot de Sauvage, ils luy frizerent les moustaches, & emmenèrent prisonniers un, nommé Piver» (Nicolas Pivert) «sa femme, sa petite niepce, & un autre homme avec eux.» (Hist. du Canada, p. 919, 920.)

Note 689: [(retour) ]

D'après Sagard, il y avait au cap Tourmente quarante à cinquante pièces de bétail. Les envoyés de Kertke «tuèrent quelques vaches pour leur barque, mirent le feu partout, & consommerent jusques aux fondemens de la maison, une seule vache exceptée, qui se sauva dans les bois, & six autres que les Sauvages avoient attrappé pour leur part du debris. (Hist. du Canada, p. 919.)

Note 690: [(retour) ]

Il y avait déjà plus d'un an que le cardinal de Richelieu avait supprimé la compagnie des sieurs de Caen, et avait formé, de concert avec le sieur Claude de Roquemont et plusieurs autres, la Compagnie de la Nouvelle-France, ou compagnie des Cent-Associés. (Le Mercure Français, t. xiv, part. 2, p. 232 et suiv.)

Estant trop acertené de l'ennemy je fais employer tout le monde à faire quelque retranchement au tour de l'habitation, au fort des barricades sur les ramparts qui n'estoient parachevez, n'y ayant rien fait depuis le partement des vaisseaux, pour le peu d'ouvriers que nous avions, qui avoient esté assez empeschés tout l'Hyver à faire du bois pour le chauffage, toutes ces choses se faisant en diligence, je disposay les hommes aux lieux que je jugeay estre à propos, afin que chacun cogneut son quartier, & y accourust selon la necessité du temps.

Le lendemain 10 du mois [691] sur les trois heures après midy apperceusmes une chalouppe, qui tesmoignoit à voir la manoeuvre qu'ils faisoient, qu'ils desiroient aller dans la riviere sainct Charles pour faire descente ou mettre le feu dans les maisons des 174/1158Peres, ou bien ils ne sçavoient pas bien prendre la route pour venir droit à nostre habitation, jugeant aussi que ceste chalouppe ne pouvoit faire grand eschet, s'il n'en venoit d'autres, & que venir à l'estourdie de la façon il n'y avoit point d'apparence: car ils pouvoient se promettre d'y demeurer la plus grand part, qu'il falloit que quelque autre sujet les amenait, qui fit que neantmoins je ne voulus négliger ce qui estoit à faire, envoyant quelques Arquebusiers par dedans les bois, recognoistre où ils mettoient pied à terre, là les attendre de pied ferme à leur descente pour les empescher & desfaire s'il y avoit moyen: comme ils approchoient de la terre nos gens cogneurent les nostres[692], qui estoient dedans avec une femme & la petite fille qui les asseura, se monstrant quelques uns leurs disant qu'ils allassent descendre à l'habitation, ce qu'ils firent, recogneusmes que c'estoient des Basques prisonniers des Anglois, qui l'avoient envoyée pour rapporter nos gens, & une lettre de la part du Général, l'un des Basques que je fis venir qui avoit la lettre, me dit, Monsieur le commandement forcé que nous avons du Général Anglois qui est à la radde de Tadoussac, nous a contrainct de venir en ce lieu vous donner ceste lettre de sa part, laquelle verrez s'il vous plaist, vous prie de nous pardonner & excuser puisque la contraincte nous y a obligé. Je pris la lettre & fis entrer les Basques qui estoient au nombre de six, ausquels je fis faire bonne chère, 175/1159attendant qu'on les eust depesché, il estoit assez tard, qui fit qu'ils ne s'en retournèrent que le lendemain matin.

Note 691: [(retour) ]

Le 10 juillet 1628.

Note 692: [(retour) ]

«Entre lesquels, dit Sagard, estoient Piver, sa femme & sa niepce, avec quelques Basques.» (Hist. du Canada, p. 921.) Nicolas Pivert, l'un des plus anciens et des plus respectables habitants de Québec, était marié à Marguerite Le Sage. (Registres de N.-D. de Québec.)