Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère. Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté, elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère viendra les voir à Stockholm.

Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant.

Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des connaissances.

Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout s'arrangera.

Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs de l'envie du mal.

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Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les petits.

Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie. Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote, se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir. Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler.

Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits, vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même pas manœuvrer.

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